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You are currently viewing Lutter pour des récits, aujourd’hui encore, aujourd’hui surtout

Les récits prisés et les mots refoulés ne sont jamais sans implications ni conséquences, sans dommages pour certains et sans bienfaits individuels et collectifs pour d’autres. La lutte pour les récits et autour des récits ouvre des perspectives ou au contraire les ferment. Des mises en sens sont en jeu. Si les actes, les actions, les comportements, si les pratiques obéissent à des causalités matérielles, économiques, politiques, psychiques, leur caractère désastreux ou encourageant, condamnable ou exemplaire est aussi fonction des récits qui les décrivent, les qualifient ou les camouflent. Certains récits font du bien, individuellement et collectivement, et d’autres, très-très mal. On sort rarement indemne des luttes de terrain et aussi des discours à leur propos.

Selon les préférences subjectives et les engagements partisans, les usages des récits varient, des éléments plus ou moins éloquents sont accentués ou au contraire diminués, soulignés ou ajoutés. Est dans tous les cas confirmée la puissance objective des récits, soit leurs significations spécifiques, les messages qu’ils prescrivent ou proscrivent, les cohérences acceptables ou impossibles, les liaisons concevables ou injustifiables. Un récit n’a rien d’une simple convention langagière.

Soit la politique de l’extrême droite au pouvoir en Israël et aux Etats-Unis. Sur le front médiatique et juridique, dans les opinions et les ressentis, ceux qui mènent cette politique préfèrent au récit du génocide celui largement plus soft, plus ramolli, des dégâts collatéraux, tout aussi mortels mais supposés involontaires. Les dégâts collatéraux résultent de la guerre, surtout pas de ceux qui la mènent. L’enjeu n’est pas mince. D’autant plus qu’une fois construit, le récit se met à signifier tout seul.

Le génocide est un assassinat systématique de masse qui cible surtout des civils, dont des enfants, ainsi que la dévastation de toutes sortes d’installations domestiques, scolaires, hospitalières, de communication. Il est perpétré par des individus et des groupes qui, quelle que soit l’histoire héroïque dont ils se réclament, deviennent des génocidaires. Soit des défenseurs d’une cause supposément irrécusable et par conséquence absoute avant même sa concrétisation dans des actes. L’objectif pas unanimement avoué mais effectif en est l’extinction d’une ou plusieurs communautés, de leurs racines et de leur avenir. Le génocide est une croisade nourrie de fascisme. Tout comme le fascisme comporte, peu ou prou, des politiques significatives de génocide.

Empêcher bec et ongles la diffusion du récit en termes de génocide, y compris par des répressions nullement symboliques, revêt une importance vitale – économique, politique et idéologique, et par là même existentielle, subjective, intime. Il s’agit de consolider, à l’échelle nationale et internationale, les consensus identitaires séparant les élus des pernicieux, les toujours corrects des franchement nocifs, les méritants des indignes, bref les dominants des dominés. La bonne foi de ceux qui y participent est ainsi sauve. Également la bonne conscience des spectateurs et autres témoins qui savent garder les distances adéquates pour que le sang d’autrui ne les éclabousse pas. Une sourde oreille quelque peu condescendante peut être opposée à ceux qui ne comprennent pas la nécessité de ce genre de nettoyage très éventuellement malheureux quoique fondamentalement indispensable.

La guerre à la Palestine est un chapitre dans une guerre encore plus large, imposante, de moins en moins cloisonnée. Pareil enjeu est donc aussi, qu’on le veuille ou non, le nôtre. Quel récit chacun soutient, mène de l’avant, étaye ? Lequel chacun rejette, invalide, en montre l’inanité ? Quelle éthique est chaque fois avancée ou au contraire défaite ? Comment, pourquoi ? Même l’abstinence marque une préférence, une prise de parti. Question de récit à défendre ou à pourfendre. Rien de moins.

Saül Karsz – avril 2026

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