RIERA

« Ce qui pourrait relever d’une caractéristique contemporaine est l’attitude que nous nous sommes forgée de vivre avec l’idée de la possible disparition des institutions ».

1 – La problématique de ces Journées d’Étude et de Formation vous semble-t-elle représenter un enjeu contemporain ?

2- Quelles thèses comptez-vous développer lors de votre intervention ?

1/ La question du travail en institution est pensée et mise en avant régulièrement, pour ma génération, depuis l’analyse institutionnelle, Tosquelles, Guatarri et Oury. J’ai commencé à m’y intéresser dans les années quatre-vingts. Dire que la question représente un enjeu contemporain pourrait relever de toutes les périodes de 1980 à aujourd’hui, particulièrement dans la sphère des établissements publics d’enseignement.

Ce qui pourrait relever d’une caractéristique contemporaine est l’attitude que nous nous sommes forgée de vivre avec l’idée de la possible disparition des institutions. J’ai l’impression, je vis avec le sentiment que les ZEP ont disparu avec Jacky Beillerot en 2004, et avec lui l’analyse des pratiques professionnelles. Pourtant nous nous sommes habitués à regarder le travail de près pendant des années, à l’Éducation nationale, autour des années 2000. Aujourd’hui, seuls les corps d’inspection sont encore formés à l’analyse des pratiques : il faut croire que l’encadrement a bien compris l’intérêt de ces pratiques diffusées au départ auprès du plus grand nombre d’enseignants et de chefs d’établissement.

« Travailler l’institution » est en lien consubstantiel avec le fait de « Travailler en institution ». Lorsque, jeune institutrice, je n’ai pas pu travailler l’institution de l’intérieur, j’ai démissionné ; ça m’a d’ailleurs posé un problème car la démission est devenue un symptôme chez moi ! Mais j’ai réintégré 13 ans plus tard, en repassant un concours. Je me sentais si bien armée que l’institution m’a affectée à Villiers-Le-Bel !

Selon moi, il n’y a pas d’enjeu à travailler en institution si on ne la travaille pas, au sens du bois qui travaille. C’est tout l’intérêt d’une institution par rapport à une officine privée : vous pouvez la malmener, la porter ou la détester, varier la distance par rapport à elle : vous en apprendrez toujours et sur elle et sur vous. Je plains ceux qui sont leur propre maître –au sens de l’entreprise privée- et ne savent plus qui de la structure ou d’eux-mêmes tient l’autre.

Ce qui pourrait constituer un enjeu contemporain, c’est de pouvoir trouver dans l’institution l’os à rogner, la force contre laquelle s’éprouver, le bois à travailler : dans ce sens-là l’institution peut jouer un rôle appréciable.

2/ L’université est intéressante à observer en tant qu’institution dans la mesure où elle est menacée dans son fonctionnement traditionnel ou du moins dans celui qui a prévalu depuis une quarantaine d’années. Elle est bien évidemment une institution à étudier comme les autres mais le fait qu’elle ait pour mission la formation des 18-26 ans est mis à mal, d’abord parce qu’en France la concurrence des Écoles et instituts est vivace et que le public visé en tant qu’usager de l’université est en train de s’étendre aux publics de la formation continue notamment des salariés des collectivités territoriales. De plus, la loi du 10 août 2007 relative aux Libertés et Responsabilités des Universités (LRU) qui a conduit aux Responsabilités et Compétences Élargies (RCE) a transféré aux universités la responsabilité de la paie des personnels titulaires, l’accroissement des responsabilités des conseils dans la gestion des personnels, la certification de leurs comptes à des commissaires aux comptes et un pilotage financier interne et externe. Le regroupement des établissements d’enseignement supérieur en grandes communautés achève le processus de suivi et de contrôle des universités.

Dans ce contexte, je questionnerai le champ de responsabilité de l’université et l’identité qui en découle. Trois leviers seront observés : celui de l’organisation administrative, de la formation et de la participation des personnels, des domaines porteurs du travail à l’œuvre. La posture politique que j’occupe me permet d’intervenir directement sur de nombreux processus, de leur conception à leur mise en œuvre. Travailler en université, pour un politique, consiste à soutenir la stratégie définie avec l’équipe de la présidence et votée par le conseil d’administration.

Pour étudier plus précisément le travail à l’œuvre à l’université, il est nécessaire de prendre la mesure de l’évolution des savoirs et de la transmission des connaissances, ce qui change la donne pour tous les organismes de formation. La structure même de l’université est contrainte d’évoluer, avec un fort accrochage du politique et de l’administratif. Enfin, mais c’est la part la plus importante et la plus porteuse d’avenir : les étudiants changent aussi ! Avec les outils numériques et la dématérialisation des supports, leurs attentes évoluent, certainement plus efficaces pour faire changer l’université de l’intérieur que n’importe quelle organisation !

Brigitte RIERA, vice-présidente Université de Cergy-Pontoise, directrice de cabinet – novembre 2015

Enseignante de Lettres (collège, lycée, IUFM) et docteur de l’université de la Sorbonne Nouvelle –Thèse sur la répétition dans l’œuvre de Samuel Beckett-. Ses recherches sont associées au laboratoire Agora dans le domaine des francophonies du Sud. Elle est depuis 2012 vice-présidente de l’université de Cergy-Pontoise et directrice de cabinet depuis 2014. Elle a travaillé en tant qu’éducatrice en milieu ouvert, dans un EREA, et dans deux lieux d’accueil pour enfants et adolescents en Gironde.

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