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Psychologisme : posture théorique et idéologique qui situe dans la subjectivité de préférence « profonde » des sujets humains la cause ultime des bonheurs et des malheurs auxquels ces sujets se trouvent confrontés. Le monde réel, ses mécanismes, ses contraintes sont vus comme des pâtes malléables aux mains toutes-puissantes de la subjectivité, des scénarios où celle-ci se répand ou se recroqueville. On peut y voir une tendance relativement récurrente des conceptions et des pratiques psychologiques, psychanalytiques, psychiatriques…

S’agissant d’une posture théorique, certains de ses effets et bien entendu aussi de ses causes s’inscrivent dans l’ensemble des rapports sociaux. Deux cas récents, assez exemplaires au demeurant, l’illustrent.

Premier exemple : Le Figaro.fr annonce que des traitements existent pour guérir les « phobies administratives », soit les difficultés à remplir les formulaires de sécurité sociale, de revenus, de demande de ceci ou de cela, les démarches pour renouveler le passeport, pour résilier un contrat… Difficultés susceptibles d’envenimer assez profondément la vie publique autant que privée des sujets qui en sont atteints et de contaminer sur la longue durée leur entourage.

Affaire grave, comme « la phobie scolaire » et autres pathologies relativement fréquentes. Car c’est bien une maladie qui est en cause. Tel l’appareil scolaire, l’administration n’y est pour rien, ni dans sa structure, ni dans son fonctionnement, ni dans son langage, moins encore dans les modes d’accueil généralement pratiqués par ses employés. La cause de la phobie réside tout entière chez les usagés (sic). La preuve en est que tous n’en sont pas porteurs, certains s’en sortent tandis que d’autres, c’est vrai, y succombent plus ou moins longtemps. Il faut donc les aider, mieux : les traiter. En tout cas, Kafka est tout entier situé du côté des sujets, « le château » étant juste une projection subjective. Peu ou rien n’est à modifier du côté des appareils administratifs, scolaires ou autres. Ce n’est pas là qu’on trouvera des éléments explicatifs. Quelques tours de manivelle supplémentaires devraient d’ailleurs accroitre la rationalité de ces appareils, leur propension naturelle à la perfection. Le bon fonctionnement social exige une campagne de déphobisation généralisée.

Second exemple : à la une, Le Monde il y a peu titrait que « droite et gauche divisent les Français ». Lecture faite, on comprend que ce n’est ni une boutade ni une interrogation sur la couleur du cheval blanc d’Henri IV. Il s’agit de propos sérieux d’un journal souvent sérieux. Fort curieux, quand même : droite et gauche devraient-ils, non pas diviser mais plutôt réunir les Français ? Ce seraient alors de simples différences d’opinion, de sensibilité, de point de vue – dignes d’un tout petit café du commerce : droite et gauche vus depuis le psychologisme du ressenti et de l’opinion supposément personnelle. Reste à imaginer qu’en deçà et au-delà de cette division constitutive de l’histoire et qui traverse la nation tout entière, il existerait l’Un indivisible, une manière de communion transhistorique ou de communauté identitaire, souvent qualifiée de France profonde

Las, droite et gauche ne représentent rien de moins que des options de société, soit des modalités du vivre-ensemble, des styles de gouvernance et évidemment des droits et des devoirs individuels et collectifs, des manières singulières de naitre, de vivre et enfin de mourir. Raison pour laquelle elles divisent les peuples. On ne saurait donc les réduire aux rixes plus ou moins narcissiques des chefs et aspirants-chefs qui s’en réclament, à la poudre de perlimpinpin télévisuelle, à l’inconsistance plus ou moins arrosée des avis d’après-repas. Même l’exaltation des manifs et le nombre de participants ne suffisent à les caractériser.

Double bévue complémentaire du psychologisme. D’une part, incapacité à déceler la consistance irréductible des enjeux, des oppositions et des alliances – politiques autant qu’idéologiques, privés et aussi publics, intimes et également professionnels, bref sociaux. L’histoire sociale n’a rien d’un théâtre d’ombres, dont les vrais drames et les joies authentiques se jouent ailleurs. D’autre part, ignorance du fait que, de sa subjectivé, personne n’est maître – l’intimité renferme de vastes zones de contrainte, voire de forclusion, la sincérité et la spontanéité obéissent aussi à des dictées compulsives, dans son choix des objets d’amour et de détestation chaque sujet s’oriente, certainement pas comme il le veut ou comme il l’imagine, mais juste comme il le peut, selon des logiques qui en bonne partie lui échappent mais qui n’ont de cesse de le guider. Après tout, des problèmes des individus sont dits des « problèmes de société » car la société tout entière s’y trouve compromise. En conclusion, le psychologisme consiste à faire de la psychologie, de la psychiatrie ou de la psychanalyse des explications omni-compréhensives du monde réel et des sujets humains : il transforme alors ces disciplines à visée scientifique en théologies laïques, parfaitement antipsychologiques, antipsychiatriques et antipsychanalytiques. On n’est jamais mieux desservi que par soi-même.

Double bévue, double fermeture, double contribution à l’opacité du monde. Il est vraiment temps de s’en passer.

Saül Karsz – septembre 2021

Ce texte parait également dans le Blog Médiapart de l’auteur

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