La Marseillaise… avec modération !

L’hyVictoiremne national se rappelle régulièrement à nos vies quotidiennes pour en signaler le tragique (hommage, commémoration, deuil national…) ou au contraire en exhiber la joie (fête sportive, cérémonie civique, compétition internationale…).

On se souviendra que ce chant fut écrit par Claude-Joseph Rouget de LIsle en 1792 pour l’armée du Rhin se battant au nom de la France contre l’Autriche. Chant guerrier, il évoque aussi la rébellion patriotique contre l’ennemi dominateur. Les fédérés marseillais l’ont adopté avant qu’il ne devienne chant national le 14 juillet 1795. La Marseillaise connaîtra de nombreux interdits et réhabilitations. Proscrite sous l’Empire et la Restauration, elle est remise à l’honneur lors de la Révolution de 1830. Tronquée sous Vichy par haine de la république puis sanctifiée dans les constitutions de 1946 et 1958, elle continue d’alimenter nombre de controverses. Valéry Giscard D’Estaing, président de la République entre 1974 et 1981, souhaitait en ralentir le tempo pour en atténuer le rythme guerrier alors que les leaders du Front National la chantent à tue-tête. Adaptée par Serge Gainsbourg en version reggae en 1970, parfois sifflée à l’occasion d’événements sportifs, le non-respect de l’hymne national est, depuis 2003, un délit d’outrage prévoyant amendes et peines d’emprisonnement. L’étude de la Marseillaise est devenue obligatoire à l’école primaire [le 1er couplet] et est chantée par les enfants chaque fois que possible. Mais de multiples polémiques se poursuivent. Récemment encore, Edgar Morin flattait cet « hymne d’éveil et de résistance » [Le Monde 16/04/2014] qui exalte les idées de Nation, République, Universalisme, Liberté alors qu’un de ses détracteurs, Pierre Ménager, répliquait que depuis deux siècles « les paroles de ce chant guerrier excitent notre pornographie sanglante, inculquées dès notre plus jeune âge » [www.uneautremarseillaise.fr] rappelant au passage les multiples assassinats commis sous la terreur [1792] et en Vendée [1794] au son de la Marseillaise.

La Marseillaise ne se réduit évidemment pas à sa célébrité tourmentée, ni aux paroles et musique plus ou moins martiales qui la composent, ni même à ses usages contemporains polymorphes. Elle incarne le pays, son histoire, son identité, ce qui fait nation au-delà des clivages individuels et collectifs, culturels, financiers, politiques. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si François Hollande a fait de l’année 2016 – année d’organisation d’une grande compétition sportive européenne mais aussi de traumatismes causés par des attentats meurtriers – l’année consacrée à la Marseillaise qui «…permettra à chacun de nous, et à la jeunesse en particulier, de se réapproprier le lien puissant qui unit La Marseillaise et l’histoire de notre Nation » [Dossier de presse du Ministère de l’Education Nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. www.education.gouv]. Elle motive l’élan patriotique et l’imaginaire commun, mais surtout exalte le fantasme d’un intérêt supérieur de la nation, non clivé, non traversé par des intérêts partisans : célébration par exemple de la victoire sportive d’une équipe nationale et mise en sourdine de la corruption des instances internationales, des salaires scandaleux de certains joueurs, des investissements infrastructurels pas toujours, voire pas du tout rentables, des mises au chômage…. Sur le plan géopolitique, elle contribue aussi à légitimer cette croyance collective que c’est bien la France qui est attaquée par Daesh : ses valeurs et modes de vies, son patrimoine culturel, bref son identité profonde supposée partagée par tous, et non pas des orientations économiques et stratégiques contestables de l’état Français au Moyen Orient, les errements de sa politique étrangère en Libye et en Syrie, son commerce des armes avec l’Arabie Saoudite, les démonstrations de force arrogantes de ses dirigeants après chaque attentat…

Probablement, les étendards nationaux ou internationaux [hymnes, drapeaux, devises, statuts, emblèmes…] ont une fonction de mobilisation et/ou de résilience individuelle et collective. Ce sont des instruments de luttes idéologiques respectables. Mais ils ont aussi, par l’effet de compassion qu’ils provoquent, une terrible capacité d’escamotage des questions au nom desquels ils sont mobilisés. A l’heure ou une bonne partie de nos contemporains paraissent entretenir un rapport passionné avec la question de l’identité nationale, comme en témoignent la montée en puissance du FN et la multiplication de propos réactionnaires portés par des intellectuels de droite et de gauche, il y a lieu d’épingler le caractère nationaliste et souvent fétichiste de ces étendards, davantage prompt à fédérer les passions affectives revanchardes qu’à motiver une pensée critique circonstanciée. Alors, oui à la Marseillaise, mais à usage vraiment modéré.

Jean-Jacques Bonhomme – Août 2016

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1 commentaire(s)

Bernard RICHARD

Le 4 novembre 2016 à 15 h 08 min - Répondre

le sang impur est l”objet des critiques, et de contresens quand on le prend, contrairement aux multiples témoignages de l’époque révolutionnaire, pour le sang des patriotes, contre sens tout récent, lancé en 2003 par un jeune professeur de lettres bien ignorant en histoire mais tout fier du succès de son invention qu’il serait bien en peine d’appuyer par la moindre occurrence avant 2003. Deux éminents historien, l’un et l’autre directeur de l’institut d’histoire de la Révolution française à l’université de Paris I-Sorbonne, Jean-Clément Martin et Pierre Serna, ont complètement détruit cette interprétation qui, bien que fausse, continue à circuler dans les milieux politiques car elle lave l’hymne de toute violence et est donc à la fois fausse, mensongère même, et politiquement correcte. Elle a été reprise récemment par Mélanchon et par Ségolène Royal, tous deux fervents admirateur de la Marseillaise.

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