Héroïser les soignants pour dépolitiser les colères

« La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages ». Karl Marx, Le Manifeste du Parti Communiste, 1848.

Les attaques contre certaines professions du « care » ne datent donc pas d’hier mais se durcissent encore et toujours. Sont en cause différentes politiques publiques conduites ces dernières décennies qui provoquent des protestations inédites dans toutes les professions hospitalières et dans bien d’autres : sociales, scolaires, culturelles… Les restrictions budgétaires, les pensées gestionnaires et managériales en constituent les raisons principales. La pandémie a rendu la situation explosive. Pour tenter d’apaiser les colères et indignations, le président français – fort d’un discours martial contre le virus – s’est escrimé à réenchanter le spectre de l’Etat providence, tout en poursuivant par ailleurs la privatisation marchande de la santé[1]. C’est pourquoi il ne réenchante pas l’Etat-Providence mais juste son spectre. Il s’est également évertué à célébrer les soignants par des revalorisations symboliques et financières [fort méritées au demeurant]. Ne pouvant plus les criminaliser comme des émeutiers qu’ils étaient encore avant-hier, ni les victimiser comme des proies de la politique économique et sociale qu’il conduit, le président n’avait d’autre opportunité que d’en faire des héros nationaux. Criminaliser, victimiser, héroïser : trois stratégies idéologiques qui, selon les circonstances et la nature des contestations, sont toujours mobilisées pour tenter de dépolitiser les questions existentielles et sociétales qu’elles posent. Pas dupes, les soignants ont vite compris, comme le dit le poète, que « l’étoffe des héros est un tissu de mensonges » (Jacques Prévert). En témoignent la pénurie cachée de masques et autres matériels de première nécessité, de même que les embrouillaminis à propos des importations négligées, annoncées, détournées[2] dont tous ont fait les frais. A l’heure du déconfinement, un processus lent et abrupt s’amorce pour forger les conditions devant permettre de transformer les colères, ressentiments, frustrations en projets théoriques, politiques et cliniques rigoureux, vecteurs d’une visée émancipatrice. Défi de taille afin que les premiers de corvée éclipsent définitivement les « premiers de cordée ».

Jean-Jacques Bonhomme – mai 2020

[1] Cf Courriel d’André Grimaldi à ses collègues médecins de l’hôpital Pitié Salpétrière [Blog de Sylvestre Huet]

[2] Cf. Yann Philippin, Anton Rouget et Marine Turchi : Masques : les preuves d’un mensonge d’Etat, 2 avril 2020 ; Clément Fayol et Mélanie Delattre : Masques: après le mensonge, le fiasco d’Etat, 10 avril 2020 Médiapart.

 

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1 commentaire(s)

blondel

Le 5 juin 2020 à 11 h 04 min - Répondre

Frappe très fort en peu de mots ce Bonhomme. Je partage l’analyse selon laquelle les primes, outre le côté condescendant, sont vraiment une tentative de dépolitisation du débat sur le service public, ici de santé.
Bravo pour ce petit article puissant.

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