La guerre n’est surtout pas finie

Fin août dernier, le journal Le Monde publie un article titré « Le monde face aux sociétés guerrières ». Il s’agit d’une fresque socio-politique très générale opposant le monde (sic) et les religions extrémistes (entendez islamistes et djihadistes). D’un côté, le monde « libre », auto-désigné comme tel ; de l’autre, des religions qui tiennent à s’imposer à n’importe quel prix dans nombre de sociétés ainsi devenues guerrières, conquérantes, dogmatiques, totalitaires, etc. Quelque chose comme le Bien, sobrement appelé « le monde », confronté à l’empire du Mal tant prisé par l’ex président Bush et les films-catastrophe. Bien que ruinée d’emblée par son schématisme outrancier, c’est là une opinion particulièrement répandue, son impact s’avérant inversement proportionnel à sa rigueur analytique.

Il y a des sociétés primitives, féodales ou capitalistes, et il y aurait aussi, d’après cet article, des sociétés guerrières : définies ainsi car la guerre constituerait leur principale raison d’existence. Ces sociétés vivraient de la guerre et pour la guerre. Rien d’autre que la guerre. Conséquence : elles ne font pas partie du monde – ou si peu ! Les nations, communautés et simples citoyens préconisant la guerre, plus encore s’y livrant au nom des religions extrémistes, quittent automatiquement le monde, s’externalisent vis-à-vis de l’humanité, aliènent au moins partiellement leurs vertus humaines. Le monde, « le vrai monde », le « comme-il-faut », est censé ne pas connaître ces tragédies qui, de la Palestine à l’Afrique, de l’Ukraine à l’Irak, provoquent des milliers de morts ainsi que toutes sortes de dégâts, pas que matériels d’ailleurs, souvent irréparables. Une raison en est que le dit monde exporte les guerres au-delà de ses frontières, fournit aux importateurs de quoi se battre entre eux, exploite leurs richesses – tout en se proposant comme arbitre de leurs différends. Mais, à quelques sursauts près, ce monde est très généralement exempt des guerres militaires.

Pas d’autres modalités de guerre, cependant. Celles-ci aussi comportent de vastes cohortes de morts, d’estropiés et autres survivants, ainsi que des cohortes bien plus réduites de gagnants sûrs de leurs droits, méfiants envers tout ce qui interroge de trop près le monde tel qu’il va, les mondes tels qu’ils sont. Entre battants et battus, cette lutte des classes selon Marx se révèle aussi âpre que quotidienne, aussi renouvelée que sans pitié. Coordonnées principales : travail/richesse, paupérisation/opulence, activité/désœuvrement. Guerre non militaire, sauf quand la troupe est mobilisée pour éviter des débordements susceptibles d’ébranler le monde – d’expulser le monde du monde (resic). Bref, il y a des guerres externes et des guerres internes, certaines surtout militaires et d’autres manifestement civiles. Une seule chose compte pour cette fresque socio-politique : la guerre ne doit pas obéir à des religions extrémistes, mais à la restauration du Bien et à la consolidation du (beau) monde.

Intéressant, à ce propos, de rappeler les analyses freudiennes. La guerre, selon Freud, s’enracine dans les tendances agressives, pugnaces, mortifères présentes chez tout humain, envers autrui et envers soi-même. Comme Eros, son opposé, la guerre témoigne de la puissance de Thanatos. Aucune de ces deux puissances ne saurait disparaitre des relations entre les humains ni non plus au sein de chacun. La paix universelle, sociale ou psychique, ne peut être qu’utopique. « Connais-toi toi-même ! » est une exigence primordiale, incontournable – pas du tout un résultat qu’on puisse atteindre sans déchet. Mais des correctifs, des aménagements et autres trêves sont plus que possibles : indispensables ! C’est ce que peut produire, dans l’ordre individuel, un travail de cure, de relative pacification de chaque sujet singulier avec lui-même. Egalement, dans l’ordre collectif, il s’agit d’examiner, chaque fois, les enjeux socio-politiques des guerres concrètes et des paix concrètes, les compromis atteints et ce qui reste immanquablement en friche. Car, de fait, on ne prend pas parti pour ou contre la guerre ou la paix en général, mais pour certaines formes, portées, visées. Idem pour le travail de cure : qu’il soit interminable n’interdit pas de l’interrompre, sinon de l’arrêter, parce qu’on considère avoir atteint un certain seuil. Dans tous les cas, si la croyance en une réconciliation définitive de tous avec tous et avec soi-même n’est nullement de mise, résignation et fatalité ne le sont pas plus !

Saül KARSZ – septembre 2014

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.