You are currently viewing De la charité – Et si on passait le réveillon de Noël à penser ?

Dans le chapitre 2 de son livre « Pourquoi le travail social ? Définition, figures, clinique »,  Saül Karsz décline trois figures majeures des interventions sociales : « De la charité à la prise en charge, de la prise en charge à la prise en compte… ». Tout en étudiant comment elles sont souvent étroitement liées et imbriquées au sein des institutions, l’auteur réserve à la charité le discours le plus acerbe et le plus ironique. Le ton de ce discours et sa teneur amènent la question suivante : comment prendre conscience et mesurer le penchant à partager la souffrance d’autrui, ou compassion qui serait à l’œuvre dans la démarche de soin, de care, de prise en charge, voire de prise en compte ? Quelle relation à la souffrance d’autrui caractériserait la prise en charge et la prise en compte ?

Les trois figures peuvent faire écho aux trois vertus théologales : la foi, l’espérance et la charité, la plus haute étant la dernière précisément, l’amour ou agapê en grec. Que dire de cet «amour de Dieu et du prochain en vue de Dieu »? Cet « en vue de » change la nature de l’amour en question : pas l’amour simple de son prochain, pas l’amour d’un simple prochain mais l’amour du prochain en ce qu’il serait en vue de Dieu ; comme sur le Vieux port à Marseille, on est en vue de Notre-Dame de la Garde d’une façon qui devrait changer notre manière d’être sur le Vieux Port. Dès lors qu’on est en vue d’Elle on se sentirait protégé.

Cet amour spécifique irrigue celui qui l’éprouve, du fait même d’être tourné vers Dieu, en se projetant vers Lui ou en projetant l’objet de son amour vers Dieu. De toutes façons, il y aura des retombées, en termes de bénéfice s’entend. Aussi,  l’objet de la caritas est-il nommécréature, par opposition à son Créateur, par opposition ou complémentarité. Les créatures, écrit S.Karsz,  sont, dans un discours relevant de la charité, « des personnes prises dans le manque, dans le dénuement non seulement économique mais également et avant tout personnel, affectif, existentiel, social » (p.96) ; or, du point de vue religieux, elles peuvent être, de manière divinement simple, des êtres qui demandent car « Demandez et on vous donnera » (Luc, 9, 11).

Comment vérifier, là encore, que la prise en charge ne se justifie que par le seul fait de répondre à une demande ? La prise en charge gagnerait à ne pas suivre immédiatement la demande, sans délai ni observation, réflexion, pondération de la demande. Ce délai met en travail la demande.

Une autre question survient à la lecture de ce chapitre –et c’est bien à cela que l’on mesure la qualité d’une réflexion, à ce qu’elle soulève plus de questions qu’elle n’en résout : Que faire de l’affirmation selon laquelle « Il n’y a de prise en charge que sociale, et de social que si les dispositifs de prise en charge y occupent une place déterminante. » (p.98) ? La charité veut certes ignorer la portée de sa démarche ; elle est en vue de Dieu, sous son regard, seule la perspective de Dieu la regarde. D’où les crimes qui peuvent être commis au nom même de la charité car hors l’amour déclaré, le reste ne la concerne pas. Là où le laïc ignore qu’il agit au nom de la charité réside le danger. Là où le fait religieux n’est plus repéré, il agit à l’insu de ses porteurs. L’étude des textes sacrés et des délices du Verbe rend possible le frayage avec la  considération de la compassion, du rachat,  du sacrifice et d’autres expériences marquées, en Occident, par le religieux. Sans cette connaissance, bien des scénarii ancrés dans le religieux s’ignorent.

S. Karsz veut croire que de l’une à l’autre des trois figures « il s’agit d’une rupture claire, précise, radicale » (p.101). Une rupture toujours à faire, faudrait-il ajouter, car il n’est pas certain, comme il l’analyse longuement, que l’humanitaire ne surgisse en lieu et place du religieux dans le champ du travail social.

« La charité se structure à partir d’une Résurrection à venir, retrouvailles universelles auxquelles tous les hommes prendront part, événement qui aura certainement lieu, quoiqu’en un temps et dans un lieu à jamais indéterminés. » (p. 106). Cependant, dans le contexte religieux, la Résurrection est toujours déjà là, comme le sacrifice du Fils de Dieu toujours déjà accompli, comme l’être humain définitivement racheté par ce sacrifice : voilà ce que dit et redit la liturgie dans n’importe quelle église de la planète à toutes les générations dans une simultanéité qui assure sa puissance de conviction tranquille. « Au débat la charité préfère le dialogue… » : en effet, elle instruit le dialogue, l’instrumentalise, le persécute et pas question pour elle de mise en question de ses fondements, ni de sa lumière car elle se considère sous les projecteurs divins ; elle préfère «… à la confrontation, l’échange ;… » : c’est la créature de Dieu qu’elle cherche à capter, ses opinions l’indiffèrent, ce qu’est l’autre dans sa singularité lui importe peu ; enfin elle préfère «… aux rapports de force, le partage » : pourquoi perdre son énergie en combats inutiles puisque le seul vrai gain est la plus-value de bonté dégagée, rachetée ?

La charité « s’intéresse-t-elle aux hommes par procuration » ? (p.109) Elle serait là pour les sauver, malgré eux bien sûr. Mais que font les autres ? Ceux qui sont dans la prise en charge et même dans la prise en compte, à combien de lieues sont-ils de la vérité de celui qui n’a ni demandé d’en être là, ni refusé d’y être ?

Vraiment on peut dire beaucoup de mal de la charité et sous couvert de son nom bien des crimes ont été commis. Mais n’est-il pas plus dangereux encore de feindre de l’éviter, de faire un détour,  fût-il politique, comme si ce détour garantissait de ne pas tomber dans le panneau ? N’est-il pas plus efficace de prendre à bras le corps les dogmes, rituels et croyances du fait religieux à travers le monde et son histoire pour tenter de mesurer en quoi et jusqu’où ils agissent encore dans nos représentations et dans nos actes ? C’est l’une des missions du Centre d’Etudes Interdisciplinaires des faits Religieux initié par Régis Debray, sur la base de travaux comme  ceux de l’anthropologue spécialiste des religions Jean Lambert (Le Dieu distribué. Une anthropologie comparée des monothéismes, 1995).

Il y a une chose que la religion  s’abstient de dire, c’est qu’elle préfère se pencher vers les créatures sous l’œil divin pour n’avoir pas à les tuer, purement et simplement.  Le travailleur social avouerait-il facilement que, s’il s’occupe de délinquants, c’est pour être sûr de ne pas leur casser la figure ?

En creux de toute sollicitude, care ou pas, tentons, pour en recenser les conséquences, de placer le rappel d’une histoire souvent rappelée par le récit littéraire ou anthropologique comme étant présente à l’origine du genre humain : la terreur d’avoir à se jeter sur l’autre pour le dévorer, avant qu’il ne nous dévore –Pascal Quignard, dans son dernier roman Les Désarçonnés, évoque des hommes héritiers des premiers chasseurs, avec un destin de prédateurs ou de proie. L’histoire est rebattue, certes, mais elle suffit pour questionner les motifs cachés de nos actes. Elle peut orienter nos stratégies, les départir de la culpabilité ou l’anticiper chez l’autre. Ce n’est pas tous les jours qu’une histoire suffit à orienter les pratiques.

Tout de même, manger ou être mangé, le schéma bien qu’archaïque, résiste au religieux, charité comprise, et permet d’entendre l’horreur des affects chez les usagers,  plus usés des usages faits de leur sort que d’usure naturelle.

Si le penchant revient de prendre sur soi le malheur d’autrui, si une brusque sympathie pour le genre humain dans son entier sévit sur une aire géographique importante, quand la déclaration de bonnes intentions et de générosité affichée s’étale dans les journaux, que faire ? Savoir qu’aimer son prochain n’est pas une obligation ; que l’amour est un sentiment très intime et secret, aussi difficile à percevoir que le chas d’une aiguille dans la nuit ; qu’il reste profitable en toutes circonstances de se demander ce qu’on fait là, pourquoi et qui nous y oblige.

Ensuite ouvrir un Château Filhot –Sauternes 1990, sur un foie gras.

Brigitte Riera – Décembre 2012

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