Charivari dans le travail social ? Une vignette

« O tempora, o mores[1] ! » Une planète malade, des inégalités partout présentes, des hôpitaux que l’on a appauvris et sur lesquels on compte pour sauver le pays d’une pandémie exponentielle… Médias et experts s’occupent inlassablement de faire connaitre leurs avis plus ou moins argumentés sur la question.

Que se passe-t-il du côté de l’intervention sociale en cette période de découverte d’extension de l’épidémie et de réajustement des pratiques professionnelles ?

Face aux rues désertées et aux maisons bouclées, la tension de nombre d’intervenants du secteur social et médico-social a progressivement bousculé des formatages et des habitudes, montrant la volonté de mener à bien leurs activités « quoi qu’il en coûte ».

Du côté des tutelles, les ordres et contre-ordres – en attendant toujours mieux et plus clair – ont induit un désordre certain. Il a fallu, au gré d’erratiques annonces étatiques dont les interventions présidentielles, répondre aux établissements impatients de savoir comment fonctionner. Aux inquiétudes ont succédé des interrogations sur les actions à mettre en place et les précautions à prendre (gestes barrières entre autres). Emballements et attente de consignes ont fait le quotidien des décideurs locaux pris dans des enjeux qui les dépassent presque toujours.

Les institutions sociales tentent toujours de s’adapter à une situation inédite : maintenir les liens entre professionnels et usagers sans mettre les uns et les autres dans un danger aussi omniprésent que difficile à déceler, modifier les modalités de travail sans déroger aux mandats qui leur ont été donnés, utiliser les ressources disponibles sans trop grever les budgets. Le télétravail – nom de code d’une ébullition domestique au service d’un social à la peine – est devenu le modèle à suivre. Le travail social, censé préserver le lien du même nom, a mis en ordre de bataille ses agents pour faire perdurer les équilibres sociaux-économiques, les rapports de force et les alliances en place.

Du côté des professionnels, pas question de laisser les usagers dans l’abandon ou la détresse, réels ou fantasmés. Moult opérations ont été mises en place pour gérer autant que faire se peut les conséquences de l’épidémie pour les personnes accompagnées et compenser la perte de proximité avec elles. C’est tout à l’honneur des professionnels car, pour une partie non négligeable de ces personnes, le choc est rude : perte de points d’appui, angoisse pour l’avenir et peur de ne pas échapper à la maladie. Difficile pour certains dans ce contexte de trouver la voie médiane entre sauver-protéger des usagers et co-construire avec eux des modalités de gestion de situations qui, souvent précaires, sont rendues encore plus complexes.

Les usagers montrent de réelles capacités d’adaptation à la situation. D’aucuns tirent profit des tiroirs qui viennent de s’ouvrir : la possibilité de solliciter les professionnels autant qu’ils le souhaitent, de (re)créer des liens quelque peu différents, d’investir la prise en charge qui leur est proposée – légitimant ainsi les efforts déployés par des intervenants sociaux progressistes. D’autres se carapatent, saisissent l’occasion de se faire oublier de ces accompagnateurs qui leur veulent tant de bien, faisant preuve d’un pouvoir d’agir et d’une autonomie évidents. Cela laisse à penser que les usagers savent quelque chose de ce qui leur arrive, même s’ils n’ont pas – comme tout un chacun, du reste – la maitrise de leur vie.

Conclusion :

Tutelles, institutions, professionnels et usagers sont dans des logiques qui leur sont spécifiques. Pour autant, ils interviennent au sein du travail social, appareil d’Etat qui répercute et impulse des orientations politiques et économiques.

En outre, l’épidémie actuelle confirme l’idée que le travail social a deux sortes de destinataires, explicites et implicites : respectivement les usagers et ceux qui s’en occupent, de près ou de loin[2]. L’interdépendance entre les deux se fait jour. Sans dire que le malheur des uns ferait le bonheur des autres, il est primordial pour des personnes outrageusement précarisées que les services sociaux existent et se pérennisent, tout comme il en va de l’existence de ces services et de leurs tutelles d’avoir à accompagner des situations complexes. Chacun, pour ainsi dire, est pour quelque chose dans les conditions de survie de l’autre.

Claudine Hourcadet – mars 2020

[1]«Ô temps, ô mœurs ! », phrase écrite par Cicéron pour exprimer son indignation envers un gouverneur accusé de corruption (In Les Catilinaires).

[2] Saül Karsz, Pourquoi le travail social ? Définition, figures, cliniques, Paris, Dunod, 2011, chapitre 3.

 

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