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Sous le générique « analyse des pratiques » se trouvent des modalités hétérogènes dans leurs démarches et leurs buts, des intervenants différents voire divergents dans leurs pratiques, des soubassements théoriques variés et bien entendu des effets assez dissemblables. Aujourd’hui plébiscitée par les institutions et les financeurs, cette activité est pratiquée dans nombre de structures sanitaires, sociales et médico-sociales, généralement en direction d’une équipe pluridisciplinaire, parfois en individuel.

L’exercice apparait délicat tant les situations, les professionnels et les problématiques rencontrés sont divers. L’histoire, les références, les modes de fonctionnement et organisations des services et établissements sont des mondes dont l’analyse des pratiques découvre plus ou moins les arcanes au travers de témoignages apportés par les professionnels qui viennent travailler ce qui les travaille. Ces derniers savent toujours quelque chose de ce qui se passe dans leurs institutions. Partant, ils élaborent des discours sur les usagers qu’ils accompagnent, la structure qui les emploie, les interactions dans l’équipe et avec la direction. Ils ne savent cependant pas tout et dire qu’ils élaborent des discours c’est rappeler que ce qu’ils rapportent en séance d’analyse est une mise en sens du réel selon certaines interprétations adossées à un outillage théorique et à des conceptions, représentations et repères toujours idéologiques. Comme pour les prisonniers du mythe de la caverne, le réel des situations, toujours susceptible de connaissances, échappe en partie à celui qui tente de le décrire. L’intervenant en analyse des pratiques travaille à saisir, dans un processus d’élaboration avec les participants, ce qui se joue dans les situations présentées. Il ne peut – ou, pour le dire mieux, ne devrait pas – se positionner en tout-sachant : il sait des choses que les professionnels méconnaissent et en ignore d’autres qui lui échappent totalement ou en partie.

Neutralité et objectivité 

Est à prendre en compte dans le travail d’analyse des pratiques la dialectique entre, d’une part, la neutralité impossible des protagonistes, soit les problématiques théoriques qu’ils élaborent en fonction de leurs positionnements idéologiques et inconscients et, d’autre part, les connaissances objectives qu’ils ont à repérer dans les situations qu’ils travaillent, le lieu où ils exercent, les politiques sociales qui régissent leurs activités.

Une illustration : Hélène est aide-soignante dans un EHPAD, par choix et conviction. Elle dit aimer son travail et les publics qu’elle accompagne. Parmi ces derniers s’en trouvent qui se morfondent, qui expriment leur désir d’être ailleurs que là où ils sont, leur colère de se penser abandonnés par leurs enfants. Les professionnels recueillent ces plaintes et gèrent au mieux – c’est-à-dire pas toujours bien – l’animosité, voire la violence avec lesquelles ils sont parfois accueillis. Hélène vit mal cet état de fait. Elle a l’impression de devenir elle-même aigrie et agressive en réponse aux propos et comportements peu amènes de ces résidents. Elle se demande comment continuer à travailler dans ces conditions.

Touchée par ces marques d’agressivité, elle se trouve affectée dans son désir d’être bienveillante avec les résidents. Ses affects sont pris dans des représentations qui imaginent que les personnes « chronologiquement plus âgées que d’autres »[1] n’ont plus de désir sexuel ni de capacités à se positionner politiquement et que, avec les enfants et les personnes en situation de handicap, elles souffriraient d’isolement et de dépendance. Des représentations qui la mettent en porte-à-faux avec l’idée plus ou moins fantasmée et idéalisée qu’elle se fait de son activité ainsi que des personnes accueillies. Sont à prendre en compte également les conditions dans lesquelles sont effectuées les interventions : le nombre d’usagers à accompagner, le temps imparti à la toilette, aux repas, la qualité des prestations et également les visites consenties ou évitées par les familles et les amis. Les lois concernant la gestion des établissements d’accueil et de prise en charge des personnes accueillies ainsi que les recommandations de bonnes pratiques et autre label Humanitude impactent la façon de s’occuper des publics-cible, y compris parfois en les prenant en otage de contradictions (ne pas les réveiller quand ils dorment en les forçant ainsi à passer la nuit dans leurs vêtements souillés). Les usagers, quant à eux, sont dotés de particularités et de particularismes en tant que représentants de familles, quartiers, couches et classes sociales. L’histoire sociale vient percuter l’histoire singulière, la nourrir, la nuancer ou l’exacerber.

Les situations vécues par les usagers ne les concernent pas eux uniquement mais parlent aussi de la façon dont les professionnels qui les accompagnent les vivent et les pensent. Toute tentative d’analyse des pratiques passe par les discours des professionnels mais ne peut s’y cantonner. La recherche de faits objectifs et objectivables est une quête difficile et passionnante – dans tous les cas indispensable – pour rejeter quelques intuitions rapides ou bien en faire le terreau d’analyses argumentées et nécessairement sujettes à rajustement, pour coconstruire avec les professionnels impliqués une connaissance aussi objective que possible des interventions engagées auprès des usagers. Telle est la clinique transdisciplinaire de l’intervention sociale que propose Pratiques Sociales, toujours à construire avec les professionnels concernés, à constamment élaborer.

Claudine Hourcadet – novembre 2021

[1] Saül Karsz, Affaires sociales, questions intimes, Paris, Dunod, 2017, chapitre 1.

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