Question de management, question de sens dans l’action sociale et médico-sociale aujourd’hui ?

Conférence/débat avec Saül Karsz – organisation : CNAM, Cadres en Mission, Atelier du Social, Pratiques Sociales – 24/09/2015 Le Mans.

L’anglais management vient du français mesnage et mesnager (XIIIe siècle), « l’art de gérer les affaires du ménage », « conduire son bien, sa fortune et ses domestiques de façon judicieuse ». Ensuite, gestion des relations à autrui « menée de façon réfléchie et pondérée » ; à l’époque moderne : ménager, ménagement. Ou encore de l’italien maneggiare, « tenir en main les rênes d’un cheval » et ensuite d’une organisation…

La question du management est prégnante dans le quotidien des institutions et des pratiques professionnelles, dans les débats politiques et syndicaux, dans la vie publique et privée. Elle soulève des accords et beaucoup de controverses. Ce n’est pas sans rappeler les batailles qui ont accompagné l’implantation de l’évaluation. Il est probablement vain d’être pour ou contre le management car il s’agit d’une mouvance de fond, une des lignes de front du néolibéralisme et de ses contestations. En revanche, prendre parti pour telle modalité de management et en contester telle autre paraît davantage réaliste et prometteur. Car, au sein de cette problématique commune, de multiples déclinaisons se font jour : management d’entreprise, de projet, interculturel, par les compétences, équitable, new public management, alter-management… En France, c’est surtout le management participatif qui est valorisé.

Fortement installé depuis de nombreuses années par Fayol, Taylor, Mayo, Mintzberg, Michelin…, le management est un des bras armés de la pensée gestionnaire, car il s’agit bien d’une pensée. Celle-ci, nullement réductible à une logique étroitement protocolaire, comptable, bureaucratique, mobilise des registres théoriques et idéologiques, institutionnels et politiques sophistiqués. Elle relève d’une conception du monde. Cette pensée gestionnaire est une modalité organisationnelle des processus de travail et de mise en conformité des subjectivités. Elle vise l’accroissement de la productivité tout en se souciant fortement de la reproduction des producteurs. On ne peut pas lui reprocher de se désintéresser de l’humain, comme l’indiquent trop souvent certains commentaires ; bien au contraire, cette pensée gestionnaire s’emploie à solidifier l’adhésion des salariés à ses buts. « Préférer une gestion du personnel non-autoritaire où l‘on recherche le bien-être de l’employé afin de maximiser son implication et son rendement dans le processus de réalisation du projet » [A. Cavagnol, B. Cavagnol, P. Roulle « L’essentiel des auteurs-clé du management », Paris, Gualino, 2013]. « C’est pourquoi il nous semble excessivement important de changer la logique de management de bien des entreprises : substituer à la pression sur les salariés le management de leurs aspirations et pour quoi ne pas le dire : de leurs désirs. C’est l’une des caractéristiques de l’entreprise de demain, car les nouvelles générations n’adhèrent plus aux hiérarchies et à l’autorité verticale. L’entreprise qui restera dans ce schéma managérial se trouvera rapidement en décalage complet avec la société » [Hervé Gourio, délégué général de l’association « Entreprise & Progrès ».]

De multiples signifiants accompagnent le management et un langage en partie nouveau s’est imposé. Fonction essentielle : fédérer des manières de penser et de faire au sein des situations de travail, sublimer des conflits d’intérêts et des prises de parti idéologiques et politiques. La gouvernance, supposément neutre car entièrement vouée à l’optimisation des ressources d’une entreprise ou d’un service, s’est ainsi substituée au gouvernement forcément partisan. Le patron ou directeur est devenu le manageur et les salariés des collaborateurs ou opérateurs, ce qui permet de naturaliser les rapports de domination et de subordination. Les ressources humaines rivalisent de stratégies pour activer la complicité affective et le consentement des professionnels aux valeurs et enjeux de l’entreprise. Sous ces signifiants édulcorés, aseptisés et consensuels une langue managériale se répand avec une certaine efficience décomplexée.

Le management s’inscrit dans le processus de « désenchantement du monde » [Max Weber]. Il contribue au projet de laïcisation toujours en cours qui, dans les sociétés capitalistes, tend à reléguer les explications divines et animistes. Le destin des humains est de moins en moins explicable par la tradition et autres idolâtries, mais par des mécanismes idéologico-politiques. Un certain déniaisement subjectif accompagne le management. Il ne signe pas la fin du monde, genre « tout fout le camp », mais la fin d’un certain monde, en particulier celui qui met l’humanisme au poste de commande.

Comme toute problématique, le management est traversé par des tendances contradictoires : certaines à encourager, d’autres à combattre. Il est toujours possible de contester l’accentuation des protocoles dans le travail social mais le management a la vertu de rappeler, d’une part qu’il n’existe pas de pratiques sans procédures, d’autre part qu’il convient d’expliciter aussi précisément que possible les référentiels avec lesquels chacun fonctionne. Le management rappelle que le travail social est bel et bien productif. Il contraint à une certaine mise au clair et à une objectivation des interventions sociales ainsi qu’à la prise en compte de mutations rendues inexorables, c’est sa visée progressiste. Après tout, rationalisation, performance, productivité ne sont pas nécessairement des objectifs à diaboliser. Mais une lecture dialectique s’impose : car en cherchant à optimiser les ressources, le management tend à mettre exclusivement l’accent sur le comment faire. Il renoue ainsi avec l’esquive du pourquoi faire ?

Une question se pose pour les professionnels du travail social et médico-social. Qu’est ce que chacun, salarié ou équipe, fait avec/dans/contre le management déjà installé, quelles modalités entend-il soutenir, quelle autre modalité entend-il défendre au sein ou sur ses marges ? S’agit-il de subir le management en se lamentant de son emprise toujours croissante ou bien de l’affronter pour dégager des marges de manœuvres ?

Jean-Jacques Bonhomme – novembre 2015

Cet article a 2 commentaires

  1. girault

    sujet très intéressant. la question est de savoir quel sens chaque professionnel du médico-social donne au management. sur le terrain revient régulièrement la question: “où est l’humain dans le management?” où est passée l’empathie? de procédures en procédures le sens du travail finit par se perdre pour certains alors qu’il prend naissance pour d’autres!
    l’employeur élabore une charte du management. pourquoi pas, mais quelles compétences les salariés attendent ils de leurs responsables de services? des qualiticiens dotés d’un master II? ou de professionnels en capacité d’écouter, d’entendre, d’échanger sur la réalité du terrain.
    beaucoup de questions, peu de réponses car cela est complexe. pour ma part, je pense que l’humanisme doit garder une place dans la management d’aujourd’hui.

  2. Daniel Lafon (consultant-formateur)

    D’accord avec la présentation que fait Jean-Jacques Bonhomme sur le management.
    Pour éviter les délires et autres fantasmes sur le sujet, trois repères majeurs pour construire collectivement autour de cette question bien intéressante :
    – Les composantes de l’éthique professionnelle (implication, responsabilité, dialogue, finitude) tels que présentés par Eugène Enriquez, ressource de positionnement individuel et collectif en situation.
    – La clinique du sujet autour de l’analyse de ses besoins dans leur historicité.
    – L’instance accompagnement/analyse des pratiques professionnelles englobant les pratiques managériales.
    What else ?

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.