Processus d’écriture : mouvements et contradictions

Écrire sur son propre rapport à l’écriture relève selon moi d’un double mouvement le premier consiste à s’approcher au plus près d’un acte singulier quand le second impose une nécessaire prise de distance. Se tenir dans la tension de ce mouvement revient alors à ouvrir une « fenêtre sur cour » par laquelle il est possible d’apercevoir l’écriture dans son mouvement propre, c’est-à-dire dans les contradictions qui l’animent. 

Bien entendu, une fenêtre sur cour n’offre jamais qu’une vue limitée et partielle. J’ai construit ce témoignage selon les mêmes restrictions : entre effort d’objectivité et impossible neutralité. Aucune prétention de ma part à l’exhaustivité : il s’agit simplement de mon regard à travers ma fenêtre sur ma cour intérieure. Vous voilà prévenu(e)s ! Je revendique d’autant plus cette subjectivité que dans un travail de recherche comme celui auquel je me livre actuellement, il est souvent question d’approche scientifique et rationnelle. Alors pour une fois, je vais la laisser s’inviter dans cette entreprise qui consiste à porter le regard sur l’« écrivant » que je suis, ou tout du moins sur celui que je pense être.

  1. Dynamique de l’écriture et dénouement statique

S’engager dans la réalisation d’un article, d’une nouvelle, d’un rapport ou encore d’une thèse consiste, me semble-t-il, à participer activement à une expérience de déplacements. L’utilisation du pluriel m’est ici nécessaire car cette mise en mouvement concerne à la fois le trajet effectué par l’auteur au fil de son écrit (d’un point A à un point B) mais aussi les nombreux déplacements qu’il aura lui-même effectués au cœur de ce trajet. L’écriture n’a rien d’une aventure linéaire :   elle est une marche en avant … qui ne prendra forme que par ses étapes, ses arrêts, ses reprises et ses retours en arrière !

Mais si le processus d’écriture s’anime par les nombreux déplacements de la pensée, il consiste également en une mise en forme de cette pensée. Certaines photographies cherchent à fixer le mouvement en faisant un arrêt sur image : je pense que l’écriture consiste à proposer « un arrêt sur pensée ». Bien sûr, le risque d’une telle prise de vue est toujours d’y perdre en dynamique et en souplesse. C’est la raison pour laquelle je veille au rythme de mes textes en privilégiant les phrases courtes et en recherchant les associations efficaces ou les nuances les plus justes. L’écriture est affaire d’élan à préserver.

  1. Sujet principal et dispersion du Sujet

Pas d’écriture sans une rencontre déterminante : celle d’un « quoi » avec un « qui ». La description d’un monde totalitaire est en effet une chose, mais le 1984 d’Orwell n’est pas La Servante écarlate d’Atwood.

Dans le « quoi » se tient donc le thème à approfondir, l’évènement à narrer ou encore l’aberration à dénoncer. Lorsque j’écris sur un « quoi », c’est non seulement parce qu’il s’est emmagasiné en moi assez de matériau pour que j’éprouve le besoin de le travailler, mais aussi parce que ce matériau ne me laisse pas indifférent. L’écriture est un jeu d’interférences.

Interroger le « qui » consiste selon moi à se demander « depuis où » on écrit, c’est-à-dire à partir de quelles expériences, de quelles influences, de quelles contradictions. C’est sans doute là que l’œuvre devient originale : dans ce rendez-vous entre un sujet et une façon tout à fait singulière de l’aborder. Au Sujet universel de Descartes, je préfère donc la discontinuité du « Sujet dispersé » de Foucault. L’écriture ne peut être qu’une aventure « régionale » : chacun habite comme il peut son arrière-pays.

  1. Écriture solitaire et exercice solidaire

Lorsque j’écris, je suis bien souvent seul dans une pièce. Assis à une table et face à l’écran, je construis et déconstruis mes phrases jusqu’à être convaincu par la concision et la justesse de mes phrases Cette recherche du mot efficace est une entreprise qui nécessite du temps et de l’énergie : se débarrasser d’éléments inutiles ne se fait pas sans peine. Et quand la journée se termine, il est rare qu’une personne tape sur l’épaule en me disant que l’exercice est réussi. Pas d’écriture sans solitude et sans positionnement critique vis-à-vis de sa propre création.

Mais cette critique, parce qu’elle est mienne et parce qu’elle se porte sur une production qui m’implique, est donc doublement limitée. Pour ne pas céder totalement au narcissisme qui consiste à décréter que cette formulation est la meilleure ou pour éviter de ne plus être que son propre flic, l’extériorité devient alors essentielle. Soumettre ses écrits à un autre que soi, c’est en lâcher un peu du côté de l’obsession et de la possession. Il y a, selon moi, un risque flagrant d’« enroulement » dans tout processus d’écriture : sans l’exposition de son travail à autrui (admis et voulu comme bienveillant et non complice, ce qui n’a rien d’évident), difficile de sortir de soi.

  1. Organisation du précaire

L’écriture est un processus créatif qui relève, par essence, du provisoire et du précaire. S’il m’est difficile de savoir, dès le matin, à quoi va ressembler ma journée de travail, c’est sans doute parce que l’écriture n’a rien d’une entreprise efficace. Je crois d’ailleurs qu’il n’y a rien de pire que de vouloir être efficace en écriture : cela reviendrait à vouloir prévoir un évènement ! Écrire, c’est s’accommoder avec l’« advenir », c’est-à-dire avec une émergence possible, attendue mais non prévisible.

Pour autant, je ne pense pas que l’écriture soit affaire d’attente et de contemplation. Et quand bien même, je n’ai vraiment pas le caractère à languir la visite des Muses. Si l’imminence de la création ne m’appartient pas, je m’emploie en revanche à prendre soin des conditions de cette émergence. « On ne peut planter des fleurs que dans une terre travaillée » écrivait Jean Oury à propos des entours nécessaires à l’accueil du précaire. En organisant les conditions et les ambiances de mes journées d’écriture, je m’efforce donc d’aménager la permanence nécessaire au caractère provisoire de la création.

  1. Marche et course à pied

Il est difficile de nier que l’écriture est une activité à dominante statique t je pense que l’essentiel de mes journées de travail se résume à être assis à mon bureau, penché sur mon écran, et à œuvrer fiévreusement à la mise en forme de mes idées. Honnêtement, je ne pense pas avoir un tempérament disposé à cette immobilité forcée et certains moments ressemblent à un vrai champ de bataille. Dans cette patiente marche en avantu’est (en principe !) l’écriture, j’ai parfois envie de me mettre à courir ou tout simplement de m’arrêter sur le bord du chemin. Mais l’écriture enseigne à ne pas s’écouter de trop : d’abord elle, ensuite vous.

La suite, justement, s’écrit pour moi dans la course à pied. C’est la condition essentielle à l’équilibre de mes journées. Pas d’effort intellectuel sans effort physique, pas de lutte statique sans une lutte dynamique. Bien sûr, la course à pied me sert d’exutoire mais pas seulement : elle est souvent le théâtre de pensées plus complexes ou d’idées plus hardies. Il n’est ainsi pas rare que mes textes se terminent dans mes courses. Je ne suis pas un coureur qui recherche les performances. Les chronos m’importent peu et les classements m’indiffèrent. Au final, je pense que je cours comme j’écris, et inversement : avec une volonté farouche ne pas suspendre mon effort.

  1. Ordonner pour mieux déranger

Le travail de la textualité impose une réflexion permanente sur la chronologie des arguments (ou des faits) avancés. Utiliser l’écrit, c’est faire passer le langage de l’immédiatetéui caractérise toute interaction orale à une expression différée qui s’inscrit dans un ordre que l’on produit soi-même. Bien sûr, écrire consiste avant tout à investir une matière première mais cette condition ne peut se suffire à elle-même : lorsque je travaille mon sujet, je m’interroge également sur l’ordre d’exposition de ce travail. Á l’image d’une grue en papier qui ne sera jamais autant réussie que si l’ordre des plis a été méthodiquement respecté, il me semble que la force d’un texte se tient dans la façon dont chaque idée y a été dépliée.

Si j’accorde une attention toute particulière à cette mise en ordre, c’est pour aider le lecteur à se repérer le mieux possible dans l’univers que je lui propose. Cela me semble la moindre des choses. Mais j’avoue que mon souci du lecteur s’arrête là : à quoi ressemblerait l’écriture si elle était d’emblée préoccupée par sa propre réception ? En plus de se livrer à une activité vaine (celle de chercher à anticiper ce qui ne peut pas l’être), elle ne manquerait pas de contribuer au conformisme ambiant. Je pense qu’écrire est un acte politique en soi proposer un angle de vue, une analyse ou des interrogations sur le monde qui nous constitue, c’est certainement contribuer à une mobilité capable de déconstruire toutes les impostures qui prétendent aller de soi tout en construisant des réorientations possibles. L’écriture n’a rien d’une aventure unidimensionnelle : c’est là tout son potentiel subversif (propre à renverser les idées reçues).

  1. Savoir et ne pas savoir ce que l’on va écrire

Les motivations qui soutiennent mon écriture peuvent se révéler très changeantes. Mais qu’il s’agisse de transmettre, de décrire, d’approfondir ou de dénoncer, il me semble en revanche que tout débute chez moi par une condition première : celle de l’intuition. Curieux moment que celui de se présenter devant son clavier avec, pour seule compagnie, son intuition. Pourtant, la rareté d’un tel état m’incite à lui prêter toute mon attention. Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, l’intuition fonctionne pour moi comme un double savoir : celui de reconnaitre qu’un sujet me travaille et celui de me sentir assez légitime (ou tout du moins pas plus illégitime qu’un autre) pour écrire quelque chose qui, en plus, a du sens. Tous mes processus d’écriture s’initient dans l’occasion d’une intuition. Je n’ai pour point de départ que ce savoir sensible, résultat lui-même de moultes opérations rationnelles précédentes.

Pour le reste, c’est-à-dire pour tout ce qui s’ouvre à moi à partir de cette première impulsion, je me tromperais lourdement en prétendant posséder une vision d’ensemble de l’itinéraire à parcourir, de ses différentes étapes ou même de son issue. Bien sûr, j’ai en tête un plan, des idées fortes ou encore des images que je compte bien traduire en m’aidant des mots les plus justes. Je sais que ces repères seront des compagnons de route précieux mais je sais aussi que l’écriture est le lieu de transformations permanentes : elle est bien plus un « se faisant » qu’un « tout fait ». Faut-il avoir une idée assez précise de ce que l’on veut écrire avant de se mettre à la tâche ? Certainement. Mais il serait vraiment dommage de se passer de tous les débordements que l’écriture ne manquera pas d’offrir. En lâcher un peu du côté du savoir (ou plus exactement du croire savoir) a toujours été pour moi le meilleur de moyen d’accéder à un savoir plus ferme et plus affirmé.

  1. Perspectives : travailler et se laisser travailler

J’ai tenté, à travers cet exposé, d’identifier quelques contradictions qui constituent, selon moi, autant de conditions nécessaires à l’existence de l’écriture en tant que tout complexe. J’ai également essayé de m’attarder sur les rapports singuliers que j’entretiens avec ces contradictions : il me semblait en effet difficile de parler de l’écriture sans chercher à approfondir ma manière de vivre l’écriture. Parce que toute approche de l’écriture relève selon moi d’une démarche tout autant rationnelle que sensible, j’espère être parvenu à me tenir dans cette tension-là.

En entreprenant d’exposer ses conceptions sur l’écriture, on ne peut manquer de parler de sa propre personne. C’est un exercice avec lequel je ne suis franchement pas à l’aise mais puisque j’ai accepté l’exercice de la « fenêtre sur cour », permettez-moi de conclure en rendant aux miens ce qui leur appartient. J’ai écrit un peu plus haut que l’écriture était affaire d’ « arrière-pays ». Dans l’arrière-pays qui est le mien, il y a une valeur importante : celle du travail. Un grand père forgeron et des parents artisans m’ont ainsi laissé en héritage le principe suivant : faire quelque chose bien ou bien ne pas le faire du tout. Mon rapport à l’écriture se tient dans ce paysage là et c’est l’une des raisons pour laquelle l’écriture ne cadre pas, chez moi, avec la représentation idéaliste d’une activité à dominante artistique. Interrogé sur la création de ses tableaux, Picasso a répondu ceci : « L’inspiration existe mais elle doit te rencontrer lorsque tu es en train de travailler ». Alors, tout comme mon grand-père façonnait sans relâche son métal rougeoyant, je travaille mes textes jusqu’à ce que les points de contact entre ce que je cherche à dire et ce que j’écris me semblent satisfaisants. C’est ma manière propre d’être à l’écriture et j’ai appris à composer avec.

Je ne voudrais pas conclure sans remercier Saül Karsz et le Réseau Pratiques Sociales pour cette proposition de témoignage tout à fait originale. Elle a été pour moi l’occasion d’une réflexion qui m’en a appris beaucoup en retour. C’est sans doute à travers ce type d’expérience que l’on comprend à quel point l’écriture est une expérience totale. « Écrire, c’est aussi se laisser faire par l’écriture » disait Marguerite Duras. Alors je vais continuer à travailler mes textes tout en acceptant qu’ils me travaillent en retour.

Sébastien Delpech – août 2020

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