Lutte contre les exclusions – Égalité des droits et des chances – Programmation pour la cohésion sociale, chacune de ces lois prend appui sur des catégories spécifiques qui orientent des politiques publiques, des dispositifs de travail social et médico-social, des manières de faire et de penser. Exclusion, égalité, cohésion : ces appellations se trouvent aujourd’hui plus ou moins dépassées par un nouveau paradigme : l’inclusion. D’usage assez fréquent dans les pays anglo-saxons, en particulier au Canada, le terme s’est imposé en France au sein des politiques sanitaires, sociales, scolaires… et son usage ne cesse de s’étendre. Introduit dès 2007, il légitime le plan gouvernemental 2015/2017 de « lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale ». Il est également au cœur du rapport du conseiller D’État Thierry Tuot « La grande nation pour une société inclusive » [rapport sur la refondation des politiques d’intégration, février 2013]. Progressivement, l’inclusion devient une appellation référentielle. On parle autant de société inclusive que d’inclusion des personnes : jeunes, chômeurs, femmes, migrants, handicapés…., voire même d’inclusion numérique et bancaire. A la fois généraliste et sectorielle, interdisciplinaire et interprofessionnelle, la notion d’inclusion se présente comme une méta-catégorie.
Si le terme est emprunté au latin classique « inclusio » [emprisonnement, selon Alain Rey, Dictionnaire historique de langue française, Paris, Le Robert, éd 2000], c’est dans un sens essentiellement progressiste qu’il est utilisé de nos jours. L’inclusion ségrégative est refoulée, l’inclusion intégrative est célébrée. Cette notion jouit d’une certaine bienveillance et s’évertue à dire en positivité ce que l’exclusion signalait en négativité. Plus de clivages entre exclus et inclus mais une reconnaissance des diversités et la participation de tous et chacun à l’action sociale, culturelle, civique. Plus de désaffiliation, déliaison, discrimination même positive mais des axiomes mobilisateurs : projet et/ou parcours de vie, reconnaissance valorisée, opportunité de développement humain… Alors que l’exclusion ciblait la vulnérabilité des usagers, l’inclusion parie sur les ressources individuelles au sein de nouvelles solidarités institutionnelles et politiques. Bref l’une déprime, l’autre ré-enchante. Car « Une société inclusive n’est pas une utopie » [Le Monde des idées, 7 octobre 2011]. « …C’est un horizon commun d’effacement des divisions, non un effort asymétrique où certains ont les droits et d’autres les devoirs ; c’est une politique publique et un mouvement de transformation sociale, non une prestation qu’on condescend à verser à certains aux dépends d’autres ; c’est une élévation collective de nos richesses et de nos conditions de vie, non une aide accordée à des tiers » [Thierry Tuot].
Véritable serpent de mer, l’inclusion se présente comme une notion consensuelle alors que sa définition reste particulièrement floue « Elle est une question de respect des droits de l’homme, qui touche prioritairement les orientations de politique générale d’un pays. […] Elle est donc indissociable de la manière dont on conçoit le type de société et de bien-être que l’on souhaite et de la manière dont on envisage le “vivre ensemble” […] tendre vers une société inclusive constitue le fondement même du développement social durable… ». [Conférence internationale de l’éducation, Unesco, Genève, 2008]. Citation intéressante quoique généraliste qui rappelle que les droits de l’homme ne sont pas universels en soi, mais toujours référés à tel ou tel pays, aux orientations des Etats qui prescrivent des modèles relativement précis de normalité, de vie publique et de vie privée. L’inclusion, qu’elle soit scolaire ou professionnelle ne dépend donc jamais seulement d’un sujet concerné mais d’un ensemble de conditions objectives, économiques, politiques, idéologiques. N’est donc pas inclus qui veut ! Trait paradoxal et énigmatique de la catégorie : tout le monde est forcément inclus de fait, puisque vivant en société mais pas nécessairement de la même manière. Soutenons l’idée que l’inclusion est l’envers, soit le reflet spéculaire et dialectique de l’exclusion. L’exclusion est de la non inclusion, non encore advenue ou avortée, tandis que l’inclusion est l’ombre portée de l’exclusion. Exclus et inclus relèvent de la même problématique.
Cette catégorie d’inclusion ne permet-elle pas de redonner un souffle conceptuel et institutionnel à la problématique de l’exclusion, en sublimant ce que cette dernière n’arrivait plus à masquer : le caractère structurel des inégalités au sein des sociétés contemporaines, l’injonction d’employabilité faite aux surnuméraires [Robert Castel] et la difficulté à leur reconnaître des stratégies et inventions, voire d’interpeller les idéaux de normalité que nombre d’inclus s’évertuent à tenir pour intangibles ? Posons que la catégorie d’inclusion s’impose à cause de sa puissance idéologique (de promesse, valeur, représentation). Comme l’écrit Thierry Tuot : « c’est un horizon commun d’effacement des divisions ». Or l’horizon n’est nullement atteignable, mais il importe d’y croire.
N’est-ce pas là une des caractéristiques fortes du secteur social et médico-social que d’envisager la création ininterrompue de signifiants qui tentent d’obturer les zones mises à découvert par les signifiants précédents, tel ce jeu exclusion/inclusion ?
Prudence oblige cependant, car il serait extrêmement hasardeux et mystificateur de réduire la question de l’inclusion à un simple remake de celle de l’exclusion. Investigation à poursuivre donc …
Jean-Jacques Bonhomme – Avril 2016

