La photo du cadavre d’un jeune enfant qui est venu s’échoir sur une côte turque a provoqué une forte émotion internationale. Comme bien d’autres, y compris sa mère et ses frères, ce petit enfant s’est noyé en tentant de fuir la guerre en Syrie et de rejoindre l’Europe à bord d’embarcations dites de fortune (quel oxymore !). La Méditerranée lui fut fatale. Grande, légitime, compréhensible émotion. Des gouvernements commencent à calculer combien de migrants et dans quelles conditions leurs pays pourraient accueillir et combien les autres pays devraient en recevoir – tandis que des ONG s’emploient depuis des mois à alléger le sort de ces populations. Mille questions se posent à ce propos. C’est l’une d’entre elles que nous abordons ici.

Pourquoi, en effet, pareille vague d’émotion ? Illustration féroce et sans phrase du sort de milliers de migrants, cet événement illustré par la mort du petit Aylan Kurdi n’est pourtant pas exceptionnel, ni par le passé ni probablement à l’avenir non plus. Grande émotion parce que cet événement est la goutte d’eau qui fait déborder le vase, après des mois d’atermoiements, sinon de pure et simple indifférence ? Parce que cette émotion générale force les gouvernements à sortir de leur immobilisme et les opinions publiques de leur léthargie ? Parce qu’un jeune enfant en est le protagoniste qui témoigne de ce que les hommes sont capables de faire aux hommes ?

D’autres raisons doivent pouvoir s’y ajouter. Dont celle-ci, importante : cet enfant échoué sur une plage dont la dépouille est transportée par un policier inspire immédiatement de la compassion, du trouble, du désarroi. Difficile de ne pas s’y projeter d’une manière ou d’une autre, de ne pas y voir ses propres enfants, sa famille, soi-même. Difficile de ne pas succomber à la photo d’un enfant dépouillé de son enfance. Difficile aussi de ne pas être saisi par « la banalisation du mal » [H. Arendt]. Emotion d’autant plus forte et envahissante qu’aucune place explicite ne semble être donnée aux considérations politiques, aucun parti-pris idéologique manifeste n’est censé ternir ce sentiment. Telle est la condition pour que cette photo produise tant de consensus : il faut y voir de l’émotion, de l’émotion humaine – un point c’est tout !

Or, ce n’est justement pas tout ! Les milliers de gens qui meurent ou qui survivent dans des conditions atroces, les victimes des mille guerres en cours, y compris des guerres sans armes mais non moins létales que sont le chômage, les discriminations de toutes sortes, le no futur, pourquoi ceux-là inspirent-ils bien moins d’émotion et de pitié que cet enfant ?

Peut-être en inspirent-ils, quand même – mais le fait est que les raisons idéologiques et politiques de leur situation ne peuvent guère être indéfiniment esquivées, ni constamment différés les enjeux économiques, ni laissés toujours dans l’ombre les multiples intérêts qui contribuent à perpétuer leur situation. Du coup, l’escamotage de la part qui nous revient dans leur drame s’avère, lui aussi, plus laborieux. Autant de différences vis-à-vis de ce qui arrive avec ce pauvre enfant. Ou plutôt similitude absolue car, tous comptes faits, celui-ci non plus ce n’est pas la Méditerranée seule qui l’a tué.

Soyons clairs : pour occuper toute la scène, l’émotion est forcément gorgée d’engagements politiques et de perspectives idéologiques – à l’insu même des sujets concernés, ce que la photo montre à sa manière. A défaut, l’émotion est retranchée de l’histoire humaine. A défaut, ce n’est pas du monde réel qu’il s’agit mais d’un simple décor conventionnel, d’un théâtre d’ombres. Faire de l’émotion un maître d’œuvre est souvent bien utile : une fois l’adrénaline émotive consommée, chacun peut reprendre normalement ses activités normales.

Saül Karsz – septembre 2015

Cet article a 2 commentaires

  1. Lehujeur Dominique

    c’est juste, c’est triste à pleurer
    si l’émotion était la même pour toutes les victimes expiatoires de ce monde dont on oublie (nie?) la violence extrême, serait elle assez forte pour se charger du bonheur de l’humanité? ou bien l’émotion est elle l’exacte contraire de l’action ?
    où sont passés les Charlies ?
    DL

  2. Brigitte Riera

    Merci de cet éditorial sur l’événement médiatique qu’a été en effet la publication simultanée dans de nombreux supports de communication de la photo de cet enfant mort sur la plage. Lorsque je me suis informée sur les raisons de cette publication généralisée, des collègues de travail m’ont répondu que les journalistes avaient souhaité réveiller l’opinion et, du coup, manifester leur propre émotion et difficulté à supporter le sort des réfugiés en Europe centrale.
    Réfugiés ou migrants ? Le journal Libération s’est penché sur la question en répondant à une attaque dont il a été la cible par d’autres journaux (El PaIs ?) pour n’avoir pas publié ladite photo et ne pas renoncer au terme de migrants. La réponse a de l’allure (je ne retrouve pas la date de publication).

    La photo de l’enfant mort m’a été personnellement insupportable. Du point de vue intime et privé, je sais à peu près pourquoi mais qu’est-ce qui, dans la photographie, m’a émue, m’a saisie, au point de ne pas pouvoir regarder la une des journaux dans mon trajet en RER ?

    C’est la position fœtale de l’enfant qui m’a arrêtée. Sur une plage, comme dans les « eaux-mères ».
    La figure paternelle (garde debout) est positionnée à l’extérieur de cette pseudo naissance.

    Pourquoi cette photo plutôt qu’une autre ? Parce que l’enfant de 3 ans est blanc, au physique européen, et habillé d’un tee-shirt et d’un jean : comme les milliers d’enfants qui, ce jour-là (le jour de la publication), sont entrés à l’école pour la première fois. La possibilité d’identification est totale.

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