La Boétie, encore et toujours…

Les logiques économique, politique, judiciaire, institutionnelle… génèrent de multiples rapports de force. Des emprises y prennent racine et se développent. Ces réalités objectives ne sauraient cependant s’imposer complètement sans la complicité consciente et inconsciente des subjectivités : la domination suppose toujours une certaine dose d’obéissance, de résignation voire de consentement. Etienne de La Boétie  décrit ce processus en 1546 dans « Le discours de la servitude volontaire » publié en 1574 sous le titre« Contr’un ». Dans ce pamphlet, il  questionne la tendance des citoyens à s’asservir à celui qui les gouverne, quelles que soient la légitimité et la violence de son autorité : « Pourquoi tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n’a puissance que celle qu’ils lui donnent… ». Ce texte de philosophie politique témoigne d’une véritable fulgurance subversive. En plein essor de l’Humanisme et de son espérance dans l’émancipation des hommes par la culture, le savoir, le libre arbitre…. La Boétie montre que les sujets désirent moins la liberté que l’asservissement. « Quel malheur est celui-là ? Quel vice ? Ou plutôt quel malheureux vice, voir un nombre infini de personnes, non pas obéir, mais servir, non pas être gouvernés, mais tyrannisés, n’ayant ni biens, ni parents, femmes ni enfants, ni leur vie même qui soit à eux ; souffrir les pilleries, les paillardises, les cruautés non pas d’une armée, non pas d’un camp barbare contre lequel il faudrait répandre son sang et sa vie auparavant, mais d’un seul ; non pas d’un Hercule ni d’un Samson, mais d’un seul homme, et le plus souvent le plus lâche et le plus efféminé de la nation… ». Ce malheur a pour nom « la servitude volontaire ». Écartant les registres de la peur, de la faiblesse ou de la lâcheté des hommes, La Boétie émet trois hypothèses. La démonstration est dense, argumentée et pleine d’érudition, pourtant il n’a que 18 ans. La première hypothèse est mise en rapport avec la coutume et les traditions qui conduisent les sujets à la soumission dans une société hiérarchisée ou règne la domination des uns par les autres : « la raison pour laquelle les hommes servent volontairement, c’est qu’ils naissent serfs et qu’ils sont élevés dans la servitude » [p40]. C’est une explication déterministe : l’éducation familiale et/ou de la cité fonctionne, surtout pour le plus grand nombre, comme un opérateur d’obéissance qui rend celle-ci finalement familière voire désirable. « Ils disent qu’ils ont toujours été sujets, que leurs pères ont ainsi vécu. Ils pensent qu’ils sont tenus d’endurer le mors, se le persuadent par des exemples et consolident eux-mêmes, par la durée, la possession de ceux qui les tyrannisent ». Fatalisme et résignation l’emportent sur la révolte et sur l’intérêt commun pour la démocratie. Cette démission individuelle et collective est savamment entretenue par les politiques de divertissements offertes aux peuples, « Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèces étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, la compensation de leur liberté ravie, les instruments de la tyrannie… Mais ils ne font guère mieux ceux d’aujourd’hui, qui avant de commettre leurs crimes, même les plus révoltants, les font toujours précéder de quelques jolis discours sur le bien général, l’ordre public et le soulagement des malheureux ». C’est la seconde hypothèse décrite par La Boétie : l’emprise de cette « cette politique d’abêtissement du peuple» et de l’ensemble de ses artifices matériels, croyances, superstitions, discours religieux…. Tous les sujets ne s’y laissent pas prendre mais leur nombre est infime. Comment pratiquer avec ceux qui tentent de résister ? Troisième hypothèse avancée par La Boétie : rendre ces gens complices des cruautés du tyran, afin que ces derniers aient l’illusion de dominer quelques autres et de jouir de leurs privilèges. L’ambition et la cupidité des courtisans sont les ressorts princeps de cette servitude, chacun espère obtenir des gains et profits en cherchant à dominer quelqu’un en dessous de soi et ainsi de suite « J’arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le secret et le ressort de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, les compagnies de gens à pied, en un mot ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais bien toujours quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui assujettissent tout le pays. Il en a toujours été ainsi que cinq à six ont eu l’oreille du tyran et s’y sont approchés d’eux-mêmes ou bien y ont été appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les complaisants de ses sales voluptés et les copartageants de ses rapines. Ces six dressent si bien leur chef, qu’il devient, envers la société, méchant, non seulement de ses propres méchancetés mais, encore des leurs. Ces six, en tiennent sous leur dépendance six mille qu’ils élèvent en dignité, auxquels ils font donner, ou le gouvernement des provinces, ou le maniement des deniers publics, afin qu’ils favorisent leur avarice ou leur cruauté, qu’ils les entretiennent ou les exécutent à point nommé et fassent d’ailleurs tant de mal, qu’ils ne puisent se maintenir que par leur propre tutelle, ni d’exempter des lois et de leurs peines que par leur protection. Grande est la série de ceux qui viennent après ceux-là. » Dans cette logique aliénante qui démultiplie les niveaux hiérarchiques de domination, les individus paraissent vouloir tous s’identifier à l’Un et prendre fantasmatiquement sa place. Au lieu de lutter contre lui, ils préfèrent se soumettre et asservir un subalterne qu’ils peuvent gouverner entretenant l’illusion d’être, comme le tyran, au sommet d’une pyramide…

Cet oxymore  « servitude volontaire » met en scène une formule explicitement auto-contradictoire. Cette servitude là ne paraît pas imposée de l’extérieur par des coercitions et des sanctions annoncées, des normes et des règlements intransigeants mais par une volonté délibérée, une décision intime et un choix personnel. La formule indique que la domination politique et institutionnelle n’est opérante que par le consentement des sujets. La tyrannie semble être celle de l’assomption subjective du devoir d’obéissance.  Mais ce désir singulier de subordination est articulé à des intentions, à des stratégies, à des calculs délibérés : appât du gain, domination des subalternes, résignation devant l’adversité… c’est pourquoi elle est  volontaire. En inventant cette formule, La Boétie fait preuve d’une ingénieuse lucidité, car il met en question les clivages entre privé et public, coercition et soumission, économie politique et économie libidinale, intime et extime [Lacan]. La servitude volontaire est une notion a-morale, car elle rappelle que les gens tirent des  bénéfices des positions de soumission, là ou le misérabilisme y verrait seulement appauvrissement, conditionnement, lâcheté… Il ne s’agit pas de célébrer les positions de subordination mais de tenter de comprendre, pourquoi chaque sujet ou groupe tente de tirer parti des situations qui pourtant entravent son existence objective et subjective. Des enjeux idéologiques et inconscients alimentent ces stratégies singulières. Par là même, la servitude volontaire indique aussi que les dominants ne sont jamais tout puissants, souverains uniques des rapports de force car une partie du pouvoir leur est concédé par les gouvernés « Il n’y pas de domination sans la complicité plus ou moins passive des dominés » expliquait Antonio Gramsci. Cinq siècles après la Boétie, la « servitude volontaire » reste une catégorie dont la pertinence dialectique aide à comprendre certaines situations où des rapports de force sont en jeux. A condition toutefois d’y faire jouer la logique de l’idéologie et celle de l’inconscient, soit de mobiliser les acquis théoriques de la psychanalyse avec/dans/sous les orientations héritées de la pensée de Marx et Althusser.  Une démarche transdisciplinaire s’impose donc pour investir cette  catégorie, dans la clinique des sujets singuliers autant que dans la compréhension des rapports entre groupes et classe sociales.

Jean-Jacques Bonhomme – Mai 2013

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