You are currently viewing Mourir, une affaire idéologique ?

Décision personnelle, prise par un sujet pour des raisons qui ne tiennent qu’à lui, éventuellement à ses proches : choisir de se donner la mort et d’être assisté dans cette démarche relève des affaires intimes. Décision dramatique et définitive. Peut-on se limiter à en prendre acte, à l’entendre aussi bien que possible, à l’accompagner au mieux, et quoi qu’il en soit à la respecter ? D’ailleurs, ce serait cohérent avec l’individualisme sous lequel nous sommes censés vivre…  Las, ceci n’est nullement le cas. D’autres, beaucoup d’autres sont toujours concernés par cet acte individuel, sans connaitre l’auteur et moins encore ses motivations, sans même l’envisager pour eux-mêmes. Pourquoi en est-il ainsi ?

La législation française, fort timorée en la matière, interdit l’assistance active (sic) mais s’accommode d’un accompagnement (re sic) mal défini, – flou qui cependant arrange des médecins et des accompagnants en soins palliatifs. Improbable cependant de mobiliser ces personnels sans avoir des raisons juridiquement valables, du genre maladie incurable, dont ils pourront également se prévaloir en cas de contrôle administratif et-ou surmoïque… En fait, comme jadis pour l’interruption volontaire de grossesse, des pratiques sont certainement menées à bien, avec le concours d’un proche par exemple. Mais aussi des pratiques plus ou moins douteuses, même s’il est difficile de savoir ce qu’il en est précisément. En revanche, on sait que la mort choisie et assistée donne lieu à de juteuses affaires à l’étranger – 9000 € en Suisse – car, pour disparaître, il faut d’abord disposer d’une présence forte, au moins financière. Cette législation va très probablement évoluer, comme ce fut le cas du « mariage pour tous »…

Affaire délicate, très délicate. Elle mobilise de multiples dimensions et registres, et ne peut manquer d’interroger chacun. Ainsi, vis-à-vis du candidat au suicide assisté : est-il en pleine possession de ses moyens ? Prend-il sa décision en plein connaissance de cause ? Questions qu’on doit probablement (se) poser, elles ne vont pas de soi. Suite à l’invention de l’inconscient, la pleine ( ?) possession ( ?) de ses moyens ( ?) s’avère bien plus énigmatique que par le passé. Décider en connaissance de cause est tout sauf évident… Ce n’est pas pour autant que les raisons seraient impénétrables et les décisions aléatoires ! Chacun fait comme il peut avec ses connaissances et ses méconnaissances, ses rationalisations et ses sublimations, ses compromis et ses compromissions, avec ce que la morale ambiante lui permet et la voie qu’il parvient à peu près à y profiler. En cela, la situation est exactement la même qu’avec la vie !

Telle est, justement, une des clés de l’affaire : le suicide assisté met sur le devant de la scène des questions difficiles, complexes, qui sont également et complètement pertinentes aussi pour la vie. La mort assistée ne va pas de soi, la vie non plus. Sauf qu’à propos de cette dernière la réponse est sous-entendue, au point qu’on est le plus souvent dispensé de mettre ces questions sur le tapis.

La mort est un acte : acte hors discours parce qu’une fois commis il s’impose au sujet et à son entourage, acte néanmoins investi de mises en sens et de mises en scène morales, psychiques, idéologiques. Dans son versant religieux, les problèmes avec la mort sont bien moindres, peut-être inexistants si le croyant est tellement fidèle et fidélisé que sa mort relève pour lui d’un dessein divin forcément significatif, mais – s’agissant des voies du Seigneur – impénétrable pour ses toutes petites lumières humaines. Il ne peut donc s’asséner la mort de son propre chef, sauf circonstances religieusement atténuantes (maladie, défense des siens, don de sa vie à son Eglise, etc.). Dans son acception laïque, en revanche, le sens n’est pas garanti, il faut avancer – pour soi, pour les autres, pour les accompagnants éventuels, pour les instances médicales et administratives – quelques raisons susceptibles d’être entendues, discutées. Exactement comme la vie dans sa version laïque, l’interruption volontaire de grossesse [interruption humaine, non divine], et par ailleurs le mariage pour tous [les êtres sexués].

Ni la mort assistée ni la vie vécue n’appartiennent uniquement et exclusivement au sujet concerné. C’est bien lui qui décide et tâche d’assumer, mais jamais seul, en toute impunité, sans rendre des comptes y compris aux idéologies dont il est consciemment et inconsciemment porteur.

Saül Karsz – Juillet 2013   Dessin de Siné

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