Place des familles dans l’institution, place des institutions dans la famille.

La place des familles est réputée « au cœur » des institutions et l’enfant « au centre » du dispositif éducatif… En revanche, la question de la place des institutions dans la famille est moins souvent posée. En effet, si l’espace du domicile est investi avec prudence par les professionnels – au moins dans les discours -, l’emploi du temps de ces familles  accompagnées montre qu’“un faisceau de mesures et de travailleurs sociaux convergent et rendent envisageable le maintien à domicile”, remplissant voire saturant leurs agendas d’entretiens et de réunions aux quatre coins de la ville.[1]

En ce particulier printemps 2020, le confinement impose le retrait de l’intervention de la plupart de ces institutions sociales. La plus imposante – l’Education Nationale – et d’autres comme les structures d’accompagnement psychologique, d’intervention à domicile de protection de l’enfance transforment leurs modalités d’accompagnement en suivi à distance. Il est alors demandé aux professionnel.les de différencier les situations urgentes vraiment urgentes des situations urgentes mais pas si urgentes… Ici la mission complexe et subjective d’évaluer le danger et le risque de danger revêt un caractère encore plus crucial.

Ce risque de mise en danger des enfants- associé ou non au risque de violences conjugales- est sur toutes les lèvres, et en particulier celles du secrétaire d’Etat à la protection de l’enfance, Adrien Taquet (France Info, 31 mars 2020). Il appelait solennellement les voisins à signaler tout risque de danger concernant un enfant, quitte à se tromper. Il affirmait que l’Education Nationale, en temps normal, non seulement réduisait le risque de maltraitance intrafamiliale en encadrant les enfants pendant la journée, mais aussi « qu’elle était habituellement la plus grande pourvoyeuse de signalements ». Ici nous pouvons nous demander s’il ne s’agit pas de l’héritage d’une très ancienne opposition entre l’Education Nationale et les familles de condition populaire “ou plus exactement à un obscurantisme familial supposé, entretenu par les Eglises et les tendances les plus archaïques du patronat dont il s’agissait de prémunir les enfants. » [2] Or, en ce paradoxal mois de mars, la ligne de défense sanitaire étatique repose sur le confinement, de toutes et tous, familles potentiellement maltraitantes y compris. Ainsi Karsz[3] affirmait que l’enfant n’appartient pas en premier lieu à sa famille, mais qu’il y est placé temporairement par l’Etat et ce jusqu’à preuve du contraire.

Ce dispositif multi-institutionnel de détection de maltraitance, contraint de se retirer, cherche à maintenir sa surveillance. Ainsi le secrétaire d’Etat renforce le service téléphonique du 119 déjà existant par une nouvelle fonctionnalité du site internet permettant dénonciations ou appel à l’aide des enfants d’un simple clic. L’idée pour moi n’est pas de décourager toutes formes d’action contribuant à la protection des enfants, mais bien de prendre du recul sur la réalité de cette présupposée protection. Si une petite partie des enfants placés a été évaluée par les professionnel.les comme pouvant supporter le confinement au domicile, la majorité des jeunes placés a dû rester dans leur lieu de placement (courant peut être d’ailleurs plus de risques de contagion avec le roulement des professionnel.les). Dans ce contexte, différents professionnel.les craignent le retour en urgence de ces jeunes rendus temporairement à leur(s) parent(s), autant que l’explosion de nouveaux placements, par le canal notamment de cette campagne « citoyenne » de dénonciation. Étrange forcing conduisant à remplir à nouveau des maisons d’enfants qui ont déjà du mal à encadrer leurs protégés actuels à temps plein (alors qu’habituellement relayés eux aussi par l’école). De plus, une partie du personnel n’a pas pu aller travailler faute de mode de garde pour leurs propres enfants. C’est sur des professionnel.les d’autres services fermés ou remplacant.es occasionnel.les que repose une continuité éducative auprès de ces enfants qu’ils ne connaissent pas ou peu.

La balance de l’accompagnement à la parentalité « entre soutien et contrôle »[4] penche aujourd’hui bien lourdement du côté du contrôle, le soutien ne tenant plus qu’à un fil (téléphonique). Ces familles réputées au cœur du dispositif semblent plutôt, en ces jours particuliers, au centre du viseur. Le complexe curseur du risque de danger est revu tantôt à la baisse par les professionnel.les, tantôt à la hausse par les pouvoirs publics. L’occasion, pour une partie de ces familles de montrer des ressources insoupçonnées d’adaptation et de résilience sans l’encerclement massif d’intervenants sociaux. « Et si le confinement révélait que nos interventions pétrifient, étouffent les compétences des familles ? » osait Luc Fouarge[5]. Si une partie des familles tire parti des accompagnements, pour une autre part, il est possible que la juxtaposition des interventions, la (sur)occupation des agendas parentaux, et l’approche risque zéro de protection de l’enfance transformant (prise de) risques en soupçons paralyse plus qu’elle ne développe le pouvoir d’agir …

Jérôme Delfortrie, éducateur spécialisé et formateur – juin 2020

[1]Giuliani, F. (2009) Éduquer les parents ? Les pratiques de soutien à la parentalité auprès des familles socialement disqualifiées (plus particulièrement l’interview de Mme Amouri).

[2]Jesu F., Le Gal, J. (2015). ”Démocratiser les relations éducatives”. p.60

[3]Karsz, S. (2014). Mythe de la parentalité, réalités des familles. Dunod

[4]Neyrand, G. (2011). Soutenir et contrôler les parents. Le dispositif de soutien à la parentalité. Eres, Toulouse.

[5]Fouarge, L. (2020). Article en ligne du même titre sur Linkedin, consulté le 30 mars 2020.

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