Pédophilie, vulnérabilité des enfants, instabilités morales

Dans les années 1970, de nombreux intellectuels s’insurgent contre la sévérité du code pénal à l’égard des relations sexuelles entre adultes et mineurs de moins de 15 ans[1]. Cette protestation est l’un des indices [symptôme] de la grande Cause de « libération sexuelle » qui se développe alors. Des personnages de renom[2] valorisent, dans leurs écrits et dans la presse où ils ont largement droit de cité, les relations « pédophiles » estimant combattre l’oppression sociale et familiale qui pèse sur la sexualité des enfants. Dans leur militance, ils n’hésiteront pas à assimiler la controverse de leurs opposants aux persécutions contre les communistes, les juifs, les sorcières[3].

De tels partis pris idéologiques et politiques sont depuis les années 80 inaudibles. Car il s’est développé depuis une unanimité pour réprimer sévèrement les relations sexuelles avec des enfants et mettre fin à ces pratiques présentées jadis comme des initiations émancipatrices. Celles-ci sont devenues en quelques années des délits et/ou crimes sexuels.

De multiples convergences médiatiques, médicales, juridiques…ont forgé la figure obscène du pédophile[4] pour désigner l’inacceptable jouissance de certains adultes. Plusieurs facteurs y ont contribué : hostilité des féminismes à la cause pédophile, médiatisation d’affaires criminelles, apparition du sida, lutte contre l’enfance maltraitée… Jusque dans les années 70, les abus sexuels étaient plutôt passés sous silence. Il n’était d’ailleurs pas rare que l’enfant soit soupçonné de complaisance et/ou de mythomanie. C’est en 1989 que la « violence sexuelle » fait son entrée dans la Convention internationale des droits de l’enfant. Le pédophile devient alors « un démon familier de l’imaginaire démocratique et de ses paniques morales, représentatif de nos sociétés où l’atteinte sexuelle aux personnes (et à la plus vulnérable d’entre elles, l’enfant) devient la transgression majeure »[5].

Quant à la « pédophilie », elle désigne aujourd’hui une catégorie générique regroupant des réalités fort disparates : attouchements, viol, actes de barbarie, cybercriminalité, tourisme sexuel…[6] Bien qu’absente du Code pénal, cette catégorie a induit, selon la juriste Christine Lazerges, « une frénésie législative s’exprimant par une succession de lois déclaratives et émotives cherchant à embrasser toutes les formes de pédophilies jusqu’à susciter la confusion ou l’amalgame entre un viol et un jeu d’enfants ». Embrasement sécuritaire qui est probablement à corréler au déni qui entourait ces questions et au dévoilement ces dernières années d’une multiplicité d’affaires impliquant presque toujours des adultes supposés naturellement-spontanément-bienveillants : parents, éducateurs, médecins, prêtres.

Cette fréquence des comportements pédophiles fait dire à des psychanalystes que toute relation éducative, pédagogique ou thérapeutique s’appuierait sur des tendances pédophiliques sublimées. Mais dans « l’opinion publique », l’hypothèse pathologique reste déterminante. Rien d’étonnant à cela. Associer pédophilie et maladie est une tentative pour cantonner la sexualité au seul registre de l’intime, du personnel, du psychique. Manières de valider la frontière entre pratiques sexuelles dites « perverses » et pratiques supposées « normales ». Mais dès 1905 Freud  avance l’idée d’une perversité polymorphe innée chez tout enfant, variant au cours de la vie dans sa forme et son intensité. Il rappelait ainsi que la sexualité est une affaire subjective singulière socialement surcodée par des normes culturelles, morales, religieuses[7]… C’est d’ailleurs pour cela que certaines pratiques pro-pédophiles ont pu être tolérées ici et là car supposées/fantasmées émancipatrices et ensuite formellement condamnées car considérées comme traumatiques[8].

Si la lutte contre la pédophilie l’a raisonnablement emporté contre celle qui en revendiquait la légitimité, on peut néanmoins interroger cette fiction contemporaine nommée « enfance vulnérable » mise en scène par les idéologies humanistes-chrétiennes et les politiques sociales. Vulnérabilité dont le spectre s’avère si large et les scénarios si indéfiniment variés que nombre de professionnels ne savent plus très bien régler leur attitude auprès des enfants, entre l’évitement de tout geste de proximité susceptible de soupçon et le repérage obsessionnel de n’importe quel abus parental potentiel[9]. Vulnérabilité qui s’accompagne aussi ces dernières années d’un emballement du nombre de signalements tant l’émotion suscitée par les questions « d’abus sexuels » réels ou virtuels contamine des professionnels les amenant à traquer n’importe-quel indice chez les enfants. Vulnérabilité qui intervient dans la difficulté à penser qu’un mineur de moins de 15 ans [âge de la majorité sexuelle] ne pourrait disposer de discernement en matière de consentement sexuel[10]. Erigé en victime à protéger, y compris de lui-même, chaque enfant serait ainsi dépourvu de défenses, incapable de mobiliser des stratégies conscientes et inconscientes, sa sexualité devenant alors un objet à encadrer-discipliner-surveiller-éduquer. Et, en retour, tout adulte serait bel et bien pourvu de défense et stratégies, doté d’une sexualité saine et épanouie – fantasme là aussi.

Ponctuation : les questions de sexualité ont à voir avec des configurations psychiques et variées, mais elles ne sont pas des affaires uniquement privées. Elles mobilisent des prises de parti idéologiques, théoriques, politiques et sont de plus en plus placées sous contrôle des instances juridiques, prescrivant de nouveaux droits et créant de nouveaux délits et sanctions. Si l’on doit se réjouir des progrès accomplis en matière de protection de l’enfance, il paraît aussi nécessaire d’exercer une vigilance critique à l’égard des orientations victimologiques et de la morale sexuelle qu’elles véhiculent au nom du bien des enfants, pour les enfants mais pas toujours avec eux et parfois même contre eux. 

Jean-Jacques Bonhomme – mai 2020

[1]Dont Aragon, Aron, Barthes, De Beauvoir, Deleuze, Dolto, Foucault, Glucksmann,  Kouchner, Guattari, Lang, Lyotard, Sartre, Sollers…

[2]André Baudry, Gabriel Mazneff, Jacques Girard, Jean-Luc Hennig Guy Hocquenghem René Scherer…

[3]Voir l’ouvrage du sociologie Verdrager Pierre. « L’enfant interdit : Comment la pédophilie est devenue scandaleuse » Armand Colin, 2013.

[4]Pédophile : nom formé par alliance de deux racines grecques : pais, paidos [enfant] et philein, « aimer d’amitié ».

[5] Denis Salas et Antoine Garapon « Les nouvelles sorcières de Salem, leçons d’Outreau », Seuil, 2006.

[6]La pédophilie désigne l’attirance sexuelle [hétérosexualité, homosexualité, bisexualité] d’un adulte envers un enfant non pubère. Dans le « Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux » [DSM 5 de 2018], la notion est intégrée aux paraphilies [pédophilie, voyeurisme, exhibitionnisme, frotteurisme, masochisme sexuel, sadisme sexuel, fétichisme, transvestisme], désignées comme sexualités déviantes. L’homosexualité figurait encore dans le DSM 2 jusqu’en  1987.

[7]Dans l’antiquité, on parlait de pédérastie [relation initiatique et érotique entre un homme et un jeune garçon]. La pédérastie fut socialement présente dans de nombreuses sociétés [Grèce, Japon, Chine, Océanie, Italie…] : tolérée, acceptée, tenue pour naturelle voire promue comme idéal amoureux, elle a pu exister sous différentes formes, diversement codifiées. Au fil des siècles, nombre de jeunes filles et garçons de l’aristocratie et des classes populaires sont précocement initiés à la sexualité et au mariage : deux institutions qui répondent à des impératifs sociaux et politiques. Il faudra atteindre le milieu du 19e s pour qu’en France, la question des abus sexuels contre les enfants commence être prise en compte. Après un temps d’accusation, les années 1970 verront  se déployer une plaidoirie en faveur de la pédophilie ; avant le temps de sa condamnation progressive à  partir des années 1990.

[8]L’actuelle affaire relatant les relations entre Gabriel Mazneff et Vanessa Springora en est une illustration concrète.

[9]« Ainsi vient-on de voir récemment en France proposer une campagne de prévention suggérée par les pouvoirs publics pour déceler le pédophile à vue de nez, avant même qu’il n’agisse » François Regnault « laisser les grandir ! », Navarin, Paris 2020t

[10]Ce qui n’est pas le cas pour des enfants incarcérés dès l’âge de 13 ans [âge de la responsabilité pénale] ou encore laissés à la rue lorsqu’il s’agit de mineurs isolés ou migrants. Deux manières contradictoires de traiter la question du discernement : l’« enfance en danger » peut vite se métamorphoser en « enfance dangereuse ».

 

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2 commentaire(s)

Marie Panas-Benachour

Le 16 juin 2020 à 17 h 54 min - Répondre

Chapeau bas à cette belle réflexion bien pesée et joliment argumentée, de fait cette façon de continuer à contrôler la sexualité n’a jamais rendue les armes, elle s’est seulement adaptée à une société qui a pris, dans l’après 68, l’enfance en otage, l’Enfant _que l’on protège, éduque etc… _ comme nouvel objet de consommation, nouvelle cible de ressources , depuis le parc d’attraction, aux restos sans oublier tous les écrans, vertement de marque et tout le reste, il rapporte plus aujourd’hui qu’à l’époque où l’on faisait travailler les enfants.Ce qui ne change pas concernant les enfants, c’est qu’ils n’ont toujours pas leur mot à dire en ce qui concerne leur sexualité comme leurs ainés du reste pour lesquels tentation est grande de limiter tout contact à partir de 65 ans pour cause de “virus”….

Gérard NEYRAND

Le 18 juin 2020 à 11 h 59 min - Répondre

Merci à Jean-Jacques Bonhomme pour cette analyse très pertinente.

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