Le monde d’après…

… retour à la normale ou invention d’un futur ?

Retour à la normale : façons de vivre, produire, consommer, enseigner, apprendre et aussi mourir couramment pratiquées depuis des siècles. Socle des multiples assurances individuelles et collectives nourries de la ritournelle des habitudes, sentiments, relations, us et coutumes apparemment inusables mais qui usent inlassablement ceux qui les portent. Sur fond de disproportion radicale entre effort et travail d’une part, gains et jouissances de l’autre. Comme si la vraie distanciation sociale était que les dominants le soient chaque jour davantage et les dominés tout autant. Condition sans doute d’une certaine paix sociale.

Invention d’un futur : scénario plein de perspectives, excitant, novateur, joyeux. Et aussi radicalement incertain. Car le futur peut s’avérer parfaitement inquiétant et mortifère. Après tout, le retour à la normale est bien un des scénarii possibles, assez concevable au demeurant. Pas question donc d’inventer le futur en général, n’importe lequel. Tentons d’inventer un certain futur – formule dont aucun des deux termes ne va de soi.

Cette invention particulière d’un futur particulier n’engage pas à tout recommencer à zéro, à refaire le monde de toutes pièces. Ni à se contenter de quelques phrases bien-pensantes et foncièrement niaises. Le caractérise un déploiement en éventail, sans solution magique. Il s’agit en effet de modifier la logique et le sens de ce qui se fait déjà (en matière de soins, de culture, d’intervention sociale). Ou bien de concevoir des modalités inédites d’éducation et de transmission (esquissées parfois avec l’école ou le théâtre à la maison pratiqués lors du confinement), axées sur la co-construction et non sur le diktat kulturel. Ou encore, et fréquemment, de s’autoriser des questionnements aussi raisonnés que possible, d’entendre que les symptômes ne sont pas des anomalies à effacer au plus vite mais des dévoilements du réel à accompagner. Car, enfin, les contradictions ne sont pas des maladies honteuses mais le rappel que nous avons, tous, des limites et des ambivalences – sans que ni les unes ni les autres excusent quoi que ce soit. Haro sur l’amalgame entre posture éthique et bonne conscience.

Est de la sorte mise à ciel ouvert une question majeure, aussi ancestrale qu’actualisée, quotidienne mais qui ne va surtout pas de soi. La question des modalités de production et de répartition des richesses matérielles et immatérielles se trouve propulsée au premier plan, en deçà et au-delà des inquiétudes subjectives et des craintes collectives, des petits calculs et des grands projets. Tout passe par là.

Notons néanmoins que ce registre habituellement appelé économique n’est en rien l’alpha et l’oméga de la situation : un des rares mérites du néolibéralisme est de le confirmer ! Tout ne découle pas de la production et la répartition des richesses, ni ne sert pas non plus à les justifier. Il n’en reste pas moins que les futurs à venir diffèrent du tout au tout selon que cette question est affrontée dans ses racines ou au contraire éludée car supposément indubitable. C’est pourquoi il s’agit d’une question-clé et la clé de toutes les questions.

Retour à la normale/invention d’un futur : cette disjonctive nomme l’enjeu du déconfinement et ses suites. Nullement moral, moins encore moraliste, cet enjeu ne confronte pas les bons et les méchants, ce qu’on doit faire et ce qu’on doit éviter. Sa nature est fondamentalement éthique, idéologique et politique. Il impose à chacun de choisir son camp. C’est pourquoi le futur, notre futur, est, dans tous les cas, difficile, problématique, ardu.

Le confinement l’est des corps, des déplacements, de nombre d’activités productives, aucunement des passions, des discours, des opinions sur tout et sur rien, des solitudes, des peurs, des styles de vie – plus expansifs que jamais. Culbute sinon dégringolade de pans entiers de normalité présumée. Que le monde et soi-même puissent ne pas être ce qu’ils étaient, ce qu’ils semblaient devoir être : voilà une expérience assez hallucinante et intolérable si on n’est pas, comme c’est souvent le cas, équipé pour l’investir et s’y investir. C’est là un des rôles dévolus au déconfinement : mettre le couvercle sur ces palpitations, ces battements, ces heurts de chacun avec soi et avec le monde. Le déconfinement devrait faciliter le retour à une vie normale que finalement nous n’avons jamais eue ni vécue.

Deux mondes sont nettement différenciés – celui d’avant et celui d’après. Mais aucun des deux ne l’est juste de la pandémie. Tous les deux le sont des conditions de son irruption et de son traitement, soit de la construction sociale de ladite pandémie ainsi que des conditions socio-politiques de son éventuelle reproduction. Il s’agit bien de mondes – comme tels jamais unilatéralement sanitaires.

Moment tragique, au sens du théâtre grec : pas forcément éploré ou triste mais bel et bien décisif, concluant. Personne ne saurait se prétendre seulement victime mais aussi, peu ou prou, contributeur co-responsable des temps à venir. De ce point de vue au moins, on aura le futur qu’on mérite. Il convient de le savoir. On s’évitera ainsi d’être déçu de cela même que nous aurons aidé à construire. A défaut, même au beau milieu du déconfinement, le risque est grand de rester passablement renfermés – au dehors. Aliénés, disait-on jadis.

Saül Karsz – mai 2020

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