You are currently viewing Il était une fois la Coupe du monde

Pourquoi la récente Coupe mondiale de football a-t-elle suscité une telle vague de passions, intérêts, dénonciations et satisfactions ? Comme tout phénomène réel, il n’est pas réductible à telle ou telle cause soi-disant omni-explicative : un faisceau de logiques enchevetrées s’y fait jour, qui permet d’en comprendre l’émergence, le déroulé, les avatars – l’éventuelle décadence.

Il s’agit d’un big-big-big business, aussi faramineux que ramifié, déploiement décomplexé des implacables exigences financières, immobilières, spéculatives et même policières du capitalisme conquérant – quels que soient les milliards à investir, les commissions et autres corruptions financées par le pays hôte pour construire en un temps record des cités sportives dont l’usage après compétition semble pour le moins improbable. Pareille dynamique nécessite des choix politiques qui privilégient ces investissements au détriment d’autres besoins collectifs (écoles, dispensaires, transports, logements). Sans oublier l’intense mobilisation télévisuelle, radiophonique, Internet et presse écrite, le marché noir des billets, les affaires touristiques légales et illégales…

Il y a là un abus sémantique. Cette Coupe est mondiale – mais uniquement pour les pays qui s’acquittent des droits d’inscription, de séjour , de transport, de salaire. Qualificatif codé, « mondiale » exclut ceux qui, faisant partie du monde, ne sont pourtant pas du monde. Sémantique idéologique !

Il s’agit aussi d’une grandiose communion panem et circenses. Autour d’un totem partagé, cettecommunion réunit des classes populaires et moyennes debout dans des tribunes bondées et par ailleurs des couches aisées (politiciens, décideurs, investisseurs, rentiers) installées dans de confortables fauteuils. Les faciès décorés des couleurs nationales des premières [comme les indiens dans les films spaghettis ?] contrastent avec l’excitation mesurée des secondes [comme les empereurs dans le cirque romain ?]. Il en va de même pour les milliards de téléspectateurs qui, à travers le vaste monde et toutes affaires cessantes, tiennent à être de la fête, organisent leur vie de famille, tâchent de se rendre disponibles, organisent leurs activités professionnelles et privées. Car, signalons-le, spectateurs et téléspectateurs font partie à part entière du spectacle, leurs nombre, gesticulations, jouissances, rages et dépits en font des acteurs sui generis, autorisés à payer pour avoir le droit de suivre le jeu, pour se voir en train de regarder le jeu se dérouler, pour se faire voir d’autres (dont les caméras).

« Communion » est bien le mot, en effet. Communion symbolique, même s’il n’y en a pas d’autre, puisqu’il s’agit ici de sublimer des clivages et des oppositions qui en même temps persistent, se confirment, s’étendent. Ce, à la manière des affaires, qui continuent pendant les réfections et autres travaux sur la voie publique. La Coupe matérialise l’illusion du vivre-ensemble, comme si on était tous sur le même bateau, dans le même monde.

On objectera que ce qui précède relève du contexte social extérieur qui passe à la trappe dès que les matchs commencent et l’émotion l’emporte. Rien n’est moins sûr. Ce sont là des conditions sine qua non pour que des passions individuelles et collectives se déchainent, pour que l’intérêt ému envers le football s’étale, pour que l’admiration ou l’antipathie envers les stratégies des équipes et des joueurs prennent forme et couleur. Conditions, non simple contexte : elles rendent l’émoi possible, la liesse légitime, le désarroi compréhensible,les nationalismes relativement bon enfant. Cette Coupe relève bien du sport de masse à l’aube du XXI° siècle – événement économico-politique, à enjeux idéologiques multiples, mobilisateur de ferveurs subjectives et d’escamotages franchement réussis. Indissociablement Coupe mondiale de football et Coupe mondiale de la FIFA. Excellent intermède pour ensuite reprendre plus ou moins sereinement le cours dit normal des choses, chacun à sa place, surtout à sa place…

Saül Karsz – juillet 2014

 

Cet article a 2 commentaires

  1. Philippe Jouary

    De l’esquive et du pas de côté…
    Moi aussi je suis déçu de tous ces 1 – 0 (Allemagne / Algérie, Allemagne / France et enfin surtout Allemagne / Argentine, mais si, Messi !).

    Mais bon, pour ceux qui malgré tout, aime le foot, on peut se consoler avec l’essai d’Olivier Guez, intitulé « Eloge de l’esquive », éd. Grasset, sur le jeu brésilien, qui dans les années 50 invente le dribble : « Ruse et technique des premiers joueurs de couleur, écrit Olivier Guez. Le dribble leur évite tout contact avec les défenseurs blancs. Le joueur noir qui ondule et chaloupe ne ­sera pas rossé sur le terrain, ni par les spectateurs ; personne ne l’attrapera ; il dribble pour sauver sa peau. »

    Ou encore aller voir du côté de Tatane, ce mouvement fondé par un ancien international français, Vicash Dhoraso, qui milite pour un footbal durable et joyeux…

    1. Claudine Hourcadet

      Merci, Philippe Jouary, de ta réponse – et de la bibliographie qui, il me semble, n’est pas contradictoire avec cet édito : l’ouvrage traite du foot-jeu, qui est effectivement une dimension incontournable du foot – mais pas la seule. C’est ce que le mouvement Tatane confirme à sa manière : s’il milite “pour un foot durable et joyeux” c’est bien parce que le foot ne l’est pas, pas tout le temps, pas pour tous ! A suivre, cher ami ? (Saul Karsz)

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