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Un célèbre politologue français, membre d’une famille de notables, détenteur de postes administratifs et politiques majeurs, est dénoncé par une avocate membre de sa famille d’agression sexuelle sur son frère jumeau, mineur à l’époque des faits. Comme d’autres secrets, celui-ci aussi circulait depuis des années auprès de certaines élites : chez celles-ci, ce ne sont pas les services sociaux et judiciaires qui régulent les anomalies mais des Conseils de famille, des omerta, des vengeances à retardement, des locations-ventes de vertus outragées. Aujourd’hui, de belles âmes s’en émeuvent. Une importante médiatisation de cet événement apparemment privé en fait un scandale à effets multiples.

Ailleurs, le président d’un grand pays en toute fin de mandat commande à ses affidés anti-femmes, anti-noirs, anti-juifs, anti-arabes, anti-gauche, anti-aide sociale, anti-écologistes… l’invasion du bâtiment-symbole de la démocratie dudit pays. S’ensuivent plusieurs morts et une commotion mondiale. Du coup, la critique des régimes effectivement dictatoriaux au nom de la démocratie a de quoi laisser perplexe. La défense des régimes qui se veulent démocratiques n’en sort pas renforcée.

Soit, enfin, les aventures françaises – désopilantes si elles n’étaient pas tragiques – du vaccin anti-Covid pris dans les mailles ô combien opaques des manipulations financières, des cocoricos nationalistes, des indécisions politiques et des incompétences bureaucratiques.

Liste à la Prévert, fort incomplète au demeurant. Un commun dénominateur l’organise, cependant. L’identifier permet de mieux déchiffrer ce qui se passe et ce que l’on peut en faire. Voici une hypothèse partielle mais parlante : les différentes composantes de cette liste marquent, chacune en son domaine, un sérieux ébranlement de la normalité, de ce qui dans le domaine concerné est communément tenu pour normal, correct, légitime. Le roi est nu. La normalité dans les comportements individuels et collectifs, les institutions et les discours se donne à voir comme une supposition parmi d’autres. Il s’agit d’un postulat juste vraisemblable, d’une illusion assez efficiente, d’un mirage convaincant car fortement réclamé par ses destinataires.

Précisons : il y a des discours et des comportements normaux, d’autres qui le sont moins, d’autres encore pas du tout. Pas en soi, néanmoins, par définition ou par essence. Mais historiquement, conjoncturellement. Et surtout dialectiquement : toute normalité implique son contraire, telle son ombre portée ; elle s’élève sur un anormal toujours aux aguets, jamais trop loin, infatigablement disponible. Anormal qui plus d’une fois prend le dessus, confisque l’horizon, monopolise les perspectives. Car il n’y a ni normalité ni anormalité en dehors de leur indissociable binôme. Principe sine qua non, clé de voute de toute compréhension raisonnée et raisonnable en la matière. A défaut, trône la Normalité, tombée du ciel, souveraine, inexpliquée et inexplicable – Normalité en majuscule qui se trouve hors argument, sollicite la foi et se contente de la croyance. Il s’agit d’un des pseudonymes d’idéologie dominante. Telle une vierge effarouchée, elle se scandalise quand le réel politique, sexuel, sanitaire, n’entre pas ou mal dans les canons habituels.

Tous et chacun des événements évoqués ci-dessus, et mille autres qui pourraient s’y ajouter, sont exécrables, inquiétants, à combattre sans relâche. Chacun mérite une analyse particulière. Mais aucun n’est exceptionnel, rare, unique. Sous des formes et des contenus variables, ils restent toujours plausibles, sinon probables. Ils ne cessent d’advenir. Ils font partie de nos binômes habituels. En effet, quand ils secouent l’ordre existant, ces événements en dévoilent certaines des coulisses plus ou moins ragoutantes. Quand ils déstabilisent la morale ambiante, ils témoignent de la prolifération de faux-semblants, soit des vraies apparences. Ce qui est finalement menaçant n’est pas seulement que ces événements surviennent, mais la croyance selon laquelle ils font irruption à partir d’une planète complètement étrangère. Naïveté de croire que les politologues sont nantis d’une sexualité forcément normale, leur appartenance aux classes hégémoniques les mettant à l’abri des perversités. Naïveté de croire qu’un régime démocratique exclut toute tendance populiste de droite, partiellement ou complètement fascisante, tout en garantissant l’équilibre psychique et intellectuel des détenteurs du pouvoir. Naïveté de croire, enfin, que la santé publique ne saurait aucunement être objet et enjeu de marchandisations planétaires.

La naïveté développe une vision bisounours du monde réel là où le cynisme répand une vision instrumentale, détachée, égotiste. S’ils se tournent le dos, c’est pour mieux s’épauler. Dans tous les cas, il importe de considérer les choses autrement. Telle est la tâche : penser le binôme normalité-anormalité au sein du monde existant. Point névralgique : interroger ce qui rend aujourd’hui ce binôme possible, sinon nécessaire, ce qui fait des anomalies d’implacables révélateurs du monde réel, l’autre face – horripilante – de la même monnaie. Ce qui oblige à identifier comment et pourquoi des dysfonctionnements fonctionnent pour de bon et pendant longtemps. Il nous faut considérer les exceptions à la règle autant que la règle grâce à laquelle les exceptions existent.

Pas question de se résigner à l’état des choses, au nom d’un sinistre « principe de réalité ». Pas question non plus de crier à la fin du monde, aux valeurs dégradées et autres évangélismes. Le challenge est l’analyse concrète de chacune des situations concrètes dans sa spécificité, en vue de sa transformation aussi radicale que possible. Importe, pour ce faire, de bien localiser la cible : ce n’est nullement un ovni qui est en cause mais bien un rhizome solidement ramifié dans ses tenants et ses aboutissants. Chemin faisant, la mise en quarantaine de différents moralismes représente une ressource précieuse. Persistons donc à penser dialectiquement. Condition insuffisante mais indispensable pour tenter de changer le monde, pour se risquer à changer de monde.

Saül Karsz – février 2021

Cet édito est également repris dans le blog Médiapart de l’auteur.

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