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Intervenant social. Auteur du blog Ecrire pour et sur le travail social

Pratiques Sociales : en quoi la problématique de ces Journées d’Etude et de Formation vous semble-t-elle représenter un enjeu contemporain et quelles thèses, arguments ou messages comptez-vous développer lors de votre intervention ?

Didier Dubasque : Chacun peut avoir sa propre interprétation d’une problématique, Mais il y a deux mots qui me semblent particulièrement importants dans le titre des journées de formation intitulées « Aux risques de la protection des enfances ». Ce sont les termes risques et enfances au pluriel.

Commençons par le second, Enfances au pluriel. Il nous rappelle qu’il n’y a pas qu’une seule manière de vivre l’enfance. Un enfant migrant qui a vécu une errance à peine croyable à travers plusieurs pays n’aura pas le même regard, les mêmes références, les mêmes comportements et aspirations qu’un enfant victime de sévices dans une localité au fin fond de la Bretagne ou au cœur d’une grande cité. Cela veut peut-être nous dire que la pratique de protection ne peut faire l’économie de tenter de comprendre la réalité subjective de l’enfant au-delà nos propres représentations. C’est vraiment heureux que ces journées abordent cette question alors que nous avons une secrétaire d’Etat déléguée à l’enfance au singulier.  Je pense aussi par exemple à ces enfants mahorais qui arrivent en France avec leurs parents. La façon de les élever est partagée par la communauté, les parents délèguent littéralement l’éducation à des tiers au point qu’ici en France on en arrive à considérer que c’est une forme d’abandon. Bref le regard du psychologue ou du psychiatre qui surplombe les autres professions peut être biaisé. Je plaide pour une présence accrue de sociologues voire d’anthropologues qui peuvent éclairer des situations sur des aspects assez peu explorés. La présence des parents dès lors que c’est possible et le recueil de leurs avis me paraissent tout autant essentiels et cette pratique tend à se développer. Dans ce champ, personnellement, je m’appuie beaucoup sur les travaux de Monique Sellenet qui pour moi demeurent essentiels au-delà des guides de bonnes pratiques. Elle nous parle des 4 axes de la parentalité et je pense que nous ne sommes pas assez vigilants sur certains aspects (l’exercice de la parentalité, l’expérience de la parentalité, la pratique de la parentalité sans oublier… l’impact du travailleur social qui défend une forme de parentalité normative).

Deuxième aspect : la question des risques. Les travailleurs sociaux agissent pour une protection de l’enfant afin de le soustraire à un ou plusieurs risques, (maltraitance psychologique, physique, abus sexuels mais aussi abandons ou très fortes négligences). En fait l’ASE intervient prioritairement quand des faits sont avérés. Il ne s’agit plus de prévenir mais de tenter de réparer. Les perturbations sont souvent graves voire très graves au point que c’est la socialisation de l’enfant, être en devenir, qui est menacée. Je suis dépité quand je n’entends parler de la protection de l’enfance que sous le prisme de l’aide sociale à l’enfance, alors que la protection de l’enfance passe aussi par d’autres professionnels tels les médecins et puéricultrices de la PMI, les assistants sociaux des conseils départementaux que l’on oublie comme si leur travail était secondaire. Or ces professionnels tout comme ceux de l’ASE sont tout autant confrontés aux risques liés à leurs interventions ou à leurs non-interventions. J’ai souvent dénoncé cette épée de Damoclès en permanence au-dessus de leur tête. Il leur est demandé d’intervenir dans une mission impossible : agir avant qu’un drame survienne tout en respectant le droit des parents au respect de leur autonomie éducative. Bref, ils sont en permanence sous le risque d’être considérés comme des professionnels défaillants ou excessifs selon les regards du moment ou ce qui va se passer plus tard après qu’ils soient intervenus. Mais qui va définir le risque ? Le professionnel qui engage sa responsabilité ? « L’équipe éducative» qui, en se réunissant, tente d’objectiver le risque qui se veut partagé ? Le chef de service qui aura alors beaucoup de mal à déléguer ? Cette volonté d’atteindre le risque zéro c’est-à-dire de réduire les risques de maltraitance au point qu’il n’y  en ait plus conduit à la multiplication des saisines de la cellule de recueil des informations préoccupantes. Ce qui introduit au passage un nouveau concept : la préoccupation. Tout le monde est préoccupé par la protection de l’enfance, les associations, les autorités, les élus, les services et les professionnels… Il ne manque que les parents qui eux sont préoccupés par les conséquences des interventions des services de protection de l’enfance.  On peut facilement comprendre aussi que face à ces risques qui se multiplient apparaisse une crise d’attractivité des services de protection de l’enfance. Cette dimension là me parait trop peu explorée. Il me parait aussi essentiel de rappeler cette réalité qui illustre mon propos et qui vient d’être rappelée par François Sauvadet, Président de l’association des Départements de France :

  • Il y avait 800 mesures de protection de mineurs fin 2018
  • Une augmentation régulière des placements judiciaires à l’ASE (112.706 en 2019), à laquelle s’ajoutent
    • Une prise en charge croissante des mineurs non accompagnés (11315 MNA en 2021 contre 554 MNA en 2020, soit + 19% en 1 an)
    • Une prise en charge des enfants relevant de la psychiatrie (que certains appellent « les incasables »
  • Une saturation des structures, une embolie des services et un manque cruel de réponses en matière de soins adaptés.

Pour en revenir sur le thème précis de la discussion : Pourquoi protéger ?

Que risque-t-on à ne pas le faire ? Beaucoup assurément.

La responsabilité de protéger est un concept érigé par l’Organisation des Nations unies. Au vu des tensions entre le respect de la souveraineté étatique d’une part et la poursuite de violations massives des droits de l’homme dans ces mêmes pays, est validé lors d’un sommet mondial en 2005 « la responsabilité des États de protéger leurs populations ». Cela aboutit à une redéfinition de la notion de souveraineté : elle n’est plus seulement un droit pour les États contre l’ingérence dans leurs affaires internes, mais un devoir de protection de leurs populations.

Pourquoi protéger ?

  • Pour respecter les textes fondamentaux des droits de l’enfant reconnus internationalement
  • Pour empêcher une maltraitance existante – ça ne se discute pas
  • Pour prévenir un risque – ça se discute (car aujourd’hui tout est risque à des degrés divers)
  • Parce qu’il existe des personnes dites vulnérables qui ont besoin de l’être face à la « loi du plus fort ou des pratiques de prédation ».

Pourquoi nos voitures ont-elles des pare-chocs ? Pour nous protéger et protéger le véhicule en cas d’accident. On part du principe que nous pouvons avoir un accident et la protection est là en amont avant même que le fait survienne. En prévention car peut-être n’aurais-je jamais d’accident.

Protéger oblige à regarder nos temporalités : nous agissons pour protéger au regard

  • De ce qui s’est passé avant
  • De ce qui se passe maintenant
  • De ce qui pourrait se passer demain !

Bibliographie : 

Comprendre et maitriser les excès de la société numérique, Presses de l’EHESP, 2019

Les oubliés du confinement, Presses de l’EHESP, 2021

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