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« L’être de l’homme non seulement ne peut  être compris sans la folie, mais il ne serait pas l’être de l’homme s’il ne portait pas en lui la folie comme la limite de sa liberté. »   J. Lacan, Ecrits

 Nous sommes allés voir A ciel ouvert, film documentaire de Mariana Otero, suivi d’un débat. Avant de nous laisser avec le film, la réalisatrice fait part de sa démarche : « Le territoire, ce que l’on nomme « la folie » m’a toujours intriguée, fascinée, voire effrayée et en même temps j’ai toujours pensé confusément que l’on pouvait y comprendre quelque chose et même plus, que la folie avait quelque chose à nous apprendre. »

Le lieu : le Courtil, institution médico-éducative belge, orientée par la psychanalyse. Avant même de se mettre en position de filmer les enfants, les intervenants, les lieux, M. Otero a pris des positions nécessairement idéologiques que nous tentons d’appréhender ici. C’est, tout d’abord, la recherche d’un lieu qui ne mette pas en avant l’étiquette de handicap mental, qui ne s’adresse pas aux jeunes en les réduisant à leurs difficultés, incapacités ou troubles à corriger, sinon à éradiquer. Ensuite, prendre la folie comme question sans pour autant nier les a priori –  il n’est pas toujours aisé d’interroger ce qui peut être étrange, bizarre, fou chez chacun de nous. Son pari : nous faire partager « l’expérience étrange, lente et exaltante d’un dessillement du regard ».

Nous constatons ainsi que, pour les jeunes filmés, le regard de l’autre introduit par la caméra va devenir déterminant. La jeune Alison le montre de façon émouvante : au début, face à ce regard-caméra, elle est fuyante, prudente, distante, on pourrait même dire méfiante ; au fur et à mesure que les prises se succèdent, la jeune prendra plaisir à s’exposer. Alison va se servir de ce dispositif  pour inscrire un changement dans son corps, dans son lien à l’autre. Il est constaté par les intervenants un effet thérapeutique produit par l’œil-caméra. Cela fait dire à M. Otero que le regard offert par sa façon de filmer dans la singularité du Courtil et avec les jeunes  est « une pratique du monde », une manière d’aborder le monde.

Au début du film, sont privilégiées des scènes non-connectées entre elles, hétéroclites, des moments de vie institutionnelle banale, des scènes qui laissent voir une certaine étrangeté et aussi des scènes poétiques. Petit à petit émerge une logique. Celle-ci s’oriente d’un pari : faire ex-sister l’inconscient, en mettant un cadre aux débordements de jouissance de la petite fille qui ingurgite des morceaux de sucre sans discontinuer. Mais aussi, et surtout, en considérant ce que les jeunes mettent en scène comme solutions propres à chacun. A partir d’activités – atelier musique, atelier faire-semblant, atelier jardin – les intervenants « essaient de comprendre l’énigme que représente chaque enfant et l’accompagnent, au cas par cas, sans jamais rien imposer». Il est intéressant de signaler que les intervenants peuvent ne pas être tout à fait au courant de ce qu’ils imposent à leur insu, de ce que les jeunes peuvent ressentir comme imposition, même s’ils répondent à leur demande pour leur faire plaisir. Il s’agit d’aider chacun à trouver des dénouements qui lui permettent de border le pulsionnel, d’arriver à habiter un territoire tempéré. Cela ne se fait pas sans moments angoissants, sans réajustements, sans (in)satisfactions.

Le lieu – Le Courtil – ainsi que la réalisation du film ont été pour M. Otero une invention, au point que après le film, il lui fallait – avec Marie Bremond, une des intervenantes  – le faire savoir par l’intermédiaire d’un livre : A ciel ouvert, entretiens. Le Courtil, l’invention au quotidien.  Complémentaire du documentaire, ce livre « nous transmet une pensée hors norme, stimulante et jubilatoire ».  Le film est pour la réalisatrice autant que pour nous, spectateurs,  une expérience, une rencontre qui prend la forme d’un working in progress.

Voilà donc un documentaire à voir. Pourquoi, cher/e lecteur/trice, ne pas échanger nos commentaires sur le film et/ou sur le livre ? Pourquoi ne pas inviter la réalisatrice et son film à un évènement du Réseau Pratiques Sociales ?

Pour ce qui est du lieu, Le Courtil, crée il y a 30 ans, Alexandre Stevens, son fondateur, le formule ainsi : « Dans notre état d’esprit, la psychanalyse est un travail au quotidien qui permet  à chaque enfant que nous recevons au Courtil, à partir de ses difficultés, de trouver ses manières d’y répondre. Alors que fait-on ici ? Il n’y a pas de règle absolue, mais nous cherchons à laisser, au cas par cas, une large place à l’invention, à la rencontre, à la surprise. » (4ème de couverture du livre) 

Marga MENDELENKO – Avril 2014

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