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Un drame a-t-il une cause ou bien des raisons ?

L’A320 de la Germanwings – filiale low cost de la Lufthansa – s’est tragiquement écrasé le 24 mars dernier. Des indices irréfutables confirment l’acte suicidaire du copilote Andréas Lubitz : informations tirées des deux boites noires, dossier médical, dissimulation de nombreux arrêts-maladie, examen de sa tablette numérique, symbolique de son pseudonyme d’internaute « Skydevil » [diable du ciel]… La santé mentale du jeune homme aurait précipité son passage à l’acte. Une  « grave dépression » l’aurait déjà contraint à suspendre sa formation de pilote en 2009 et se serait réactivée à la suite d’événements récents : rupture avec sa compagne, problèmes ophtalmologiques risquant de contrarier sa carrière…

Or, la catégorie de dépression subsume des affections fort hétérogènes : il n’existe pas d’unité théorico-clinique en la matière. Des manifestations dépressives sont présentes dans toutes sortes d’altérations psychiques, des plus légères aux plus sévères, du trouble d’adaptation sociale ou scolaire à la schizophrénie, en passant par les pathologies du narcissisme, les troubles limites de la personnalité, le deuil … Seuls des diagnostics psychiatriques rigoureux peuvent discriminer un état dépressif passager d’une dépression existentielle ou d’une affection mélancolique et maniaque.

L’altération mentale du copilote peut-elle être la cause unique de son acte? Non, répond l’écrivaine Céline Curiol [In le Monde, 2 avril 2015]. Elle indique : « Une fois encore, on a pointé d’un doigt réprobateur la dépression stigmatisant au passage ceux qu’elle frappe, on a brandi le spectre de « la maladie mentale » pour justifier un comportement inacceptable. L’ex-dépressive que je suis trouve révoltant ce raccourci… A l’heure où les amalgames exacerbent l’indignation si bénéfique au commerce médiatique, il me semble impératif de rappeler que la dépression n’est pas une folie meurtrière. Elle n’a jamais transformé quiconque en assassin. Et le déprimé est bien le seul qui risque, en cherchant à mettre un terme à une souffrance débilitante, de perdre la vie ». Une voix différente se fait entendre sous la plume de Sylvie Laplane-Seitz, psychiatre, psychanalyste. Elle épingle le recours à des notions floues comme celles de « problèmes psychologiques » ou « grave dépression » qui aseptisent et banalisent la maladie mentale. « Assassiner 149 personnes innocentes, en se suicidant hors contexte de guerre, est forcément un acte délirant, une folie meurtrière ». [In Libération, 10 avril 2015]. Sans l’indiquer explicitement, elle laisse à penser que la gravité de la maladie du copilote pourrait entièrement rendre compte de l’homicide suicidaire. Un tout autre point de vue est développé par le psychiatre Olivier Labouret auteur du « Nouvel ordre psychiatrique » [Erès, 2012]. Il souligne « Accuser la folie d’un seul est un utile paravent pour faire oublier la violence des relations professionnelles. La réponse qui sera apportée à cette tragédie consistera à renforcer le contrôle psychologique sans s’interroger sur les causes du malaise » [in le Monde, 2 avril 2015].

Ces interventions publiques nous renvoient au fondement explicatif du drame mis en scène par Andréas Lubitz. Sa santé mentale en est-elle l’origine ? Dans sa thèse « Le Suicide » [1897], le  fondateur de la sociologie, Emile Durkheim écrit avec conviction que « lorsqu’on a donné d’un phénomène social une explication psychologique, on peut être assuré que l’explication est fausse ». En réalité, Durkheim ne rejette pas l’implication des dimensions psychiques dans les faits de suicide mais les considère comme des « prédispositions », des données tangibles mais nullement explicatives, des conditions nécessaires mais pas suffisantes. Pour comprendre les mécanismes du suicide, encore faut-il saisir le rôle actif des conditions sociales : appartenance culturelle et religieuse, statut professionnel, valeurs de références, orientations idéologique et politique… On ne se suicide pas seulement parce qu’on est dépressif mais parce que cette maladie se vit en société, au sein de relations sociales, familiales, professionnelles, institutionnelles qui en accroissent la portée ou en minorent les effets, la rendent plus ou moins vivable ou carrément insupportable. Comme l’indiquent les sociologues Christian Baudelot et Roger Establet, « ce n’est pas la société qui éclaire le suicide, c’est le suicide qui éclaire la société » [Suicide, l’envers de notre monde, éd du Seuil, 2006]. Ils essayent en effet de comprendre pourquoi, au regard des mutations socio-historiques, les hommes se tuent plus que les femmes, les jeunes moins que les vieux, les urbains plus que les ruraux, les catholiques moins que les protestants, en temps de guerre moins qu’en temps de paix…, bref ils essaient de mettre au clair l’impact des conditions d’existence sur cette décision ultime de se donner la mort, conscients que jamais ils ne disposeront de certitudes absolues sur les causalités réelles entre variables sociales et variables psychologiques. Des dimensions extra-subjectives régentent les comportements intimes, même si on décide délibérément de se suicider pour se libérer d’une souffrance, se venger et/ou punir son entourage, assumer un rôle exemplaire ou jouir du traumatisme produit par son acte…  Dans tous les cas, une logique œuvre au sein de chaque décision singulière, celle-ci pouvant même être partiellement ignorée du candidat au suicide. A son époque, Durkheim en repérait quatre : égoïste, altruiste, anomique,  fataliste.

Ponctuation. Etablir un rapport de cause à effet exclusif entre le geste de A. Lubitz et sa dépression c’est ériger l’explication psychologique en vérité théologique. Thèse omni-explicative, elle confond la psychologie et son excès, le psychologisme. En revanche, accorder aux configurations psychiques un rôle de prédisposition ou tendance, nullement de cause première, aide à comprendre l’ensemble des surdéterminations qui convergent pour produire un tel acte. Pour cela, on suivra assurément la proposition avancée par Saül Karsz [Penser le suicide, article à paraître] passant de la notion de cause à celle de raison.  Penser le suicide en termes de cause c’est chercher à identifier un point de départ, une origine, un fondement, voire un profil-type. Tenter d’identifier des raisons au suicide nous fait passer du dispositif « cas » au dispositif « situation », de l’illusion du déjà vu à l’examen clinique du un par un. Penser en termes de raison, permet de renoncer à la recherche de la certitude absolue afin d’envisager des scénarios probables, des analyses partielles et perfectibles aussi objectives que possibles.

Jean-Jacques Bonhomme – avril 2015

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