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Que s’est-il donc passé en Mai 68 ?

Après cinquante années et une prolifique littérature en la matière, tentons, à notre tour, d’apporter quelques éléments de réflexion autour de la question-thème du présent article. Question déterminante, en fait, car la position prise à l’égard de Mai 68 se justifie de ce qui se serait ou pas passé pendant cette période.

  1. Abondante littérature de célébration. Des journaux, livres, émissions TV ou radio commémorent Mai 68. Certains célèbrent les conquêtes ainsi obtenues, l’air nouveau qui a soufflé à l’époque, si respirable malgré les pluies de grenades lacrymogènes ; d’autres fêtent l’ensevelissement de cette expérience pratiquée par le néolibéralisme aujourd’hui triomphant. Ces deux positions-type incluent des nuances diverses. Elles illustrent toutefois un point commun : Mai 68 continue de diviser, de réveiller le souvenir de joies puissantes, de fraternités inédites mais également la crainte de ceux qui craignaient – hier et encore aujourd’hui – pour leurs possessions réelles et leurs richesses imaginaires. Composante majeure de son actualité.
  2. Convergences et dissensions. Une idéalisation courante fait de Mai 68 un bloc sans failles, genre « Mouvement des étudiants de l’université de Nanterre ». Or, tous les étudiants n’y adhéraient pas, tous les enseignants non plus ; tous les adhérents n’obéissaient pas à des motivations et finalités identiques. Phénomène composite, comme tout autre, Mai 68 fut un enjeu de luttes, à la fois débroussaillage de positions et affirmation de vieilles et de nouvelles alliances politiques, artistiques, théoriques.
  3. Acné et processus. Acné, bouton et bourgeon, Mai 68 éclate au sein d’un processus commencé des années auparavant, avec des manifestations sporadiques ou suivies, latentes ou manifestes, selon des actions concertées ou non. Ce procès s’est déroulé dans des écoles et des usines, dans la rue et dans les rapports de genre, et aussi dans les travaux de philosophes, sociologues, psychanalystes, artistes. Exemple : les protestations contre la guerre génocidaire des USA au Vietnam. Mai 68 est une appellation abrégée.
  4. C’est loin d’être un phénomène uniquement français. Bien d’autres pays, notamment européens et américains du nord et du sud, ont connu des événements comparables au Mai français. Selon les enjeux nationaux, ce dernier joua un rôle de référence, de cas d’école, aucunement de modèle unique et indépassable. Point commun, là encore : la révolte étudiante a pu marquer le déclenchement, la montée en puissance d’un vaste mouvement, mais certainement pas la cause nécessaire et suffisante de celui-ci. Ce sont les différentes modalités de jonction des révoltes étudiantes, grèves ouvrières, délibérations publiques de toutes sortes, solidarités citoyennes y compris de quartier qui font de Mai 68 un événement historique, soit un moment qui marque un avant et un après [Althusser]. Identifier purement et simplement les révoltes étudiantes et Mai 68 revient à confondre des arbres proéminents avec des forêts nécessairement plus vastes et largement plus complexes.
  5. De quoi s’est-il donc agi ? Révolution ratée, révolte romantique, désobstruction de modalités ankylosées de relations sociales, personnelles, familiales, de travail, prémonition et mise en œuvre éphémère d’un autre monde possible, « libération sexuelle », soit, en réalité, levée d’un certain nombre d’interdits religieux, notamment au sein des classes moyennes… ? Probablement un peu de tout cela, dans des proportions à examiner de près. Avec une signature commune, un signifiant-maître partagé : Mai 68 est le nom d’une interrogation sur le travail salarié, sur la capacité des femmes à disposer de leur corps et de leur vie, sur les modalités et les contenus de l’éducation, sur les styles de gouvernance, sur le capitalisme, les profits et la guerre… C’est bien le travail sur les idéologies qui définit Mai 68 et ses homologues. Travail sur le sens, les représentations, l’impossible neutralité des sentiments, comportements et institutions. Travail matériel, également, car des conquêtes sociales notamment juridiques ont eu lieu, des mutations d’une certaine discipline patriarcale à l’école autant qu’à l’usine. On serait tenté de comparer l’amour avant et après Mai 68. Bref, beaucoup de choses ne furent plus comme avant. Beaucoup d’autres ont résisté, persisté et insisté. Elles insistent toujours. On sait que d’anciens protagonistes ont fait une impeccable volte-face. Le vieux monde est loin, très loin d’avoir disparu – dans les faits et aussi dans les têtes. Il en est ainsi notamment quand le travail sur les idéologies ne parvient pas à s‘inscrire durablement dans des formes politiques, dans l’exercice du pouvoir dans ses multiples déclinaisons, lieux, organisations.

Mai 68 n’est pas le nom d’un triomphe – ni non plus d’un échec. Triomphe – échec : ce langage passablement comptable est ici parfaitement hors cadre. Car en aucun cas les idéologies ne suffisent, seules, à changer ou à conserver le monde tel qu’il va ou tel qu’on souhaite qu’il aille. Elles en préparent l’avènement, en énoncent l’éventualité, inventent des conditions d’arrivée, honorent ou dénigrent le monde existant et/ou le monde à venir. Elles ne vont guère plus loin. Autre condition est requise. A savoir : des orientations et des pratiques politiques qui donnent à cet ensemble idéologique une consistance institutionnelle, une inscription dans les Appareils d’Etat et de gouvernement, une force quotidienne, un exercice ininterrompu, y compris et surtout dans la sphère économique. Pareille tâche relève du long terme historique. Il s’agit d’un processus qui dépasse les idéologies. Mais il ne peut aucunement s’accomplir sans elles, sans leurs encouragements, leurs exaltations, leur protection symbolique, leur concours opiniâtre. C’est pourquoi, disait-on il y a 50 ans, la lutte continue.

 Saül Karsz – Juin 2018

Voir les références de l’article en cliquant sur LPDC 91 – EDITO

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