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L’autorité fait-elle, aujourd’hui, autorité ?

Lors de la Rencontre du 4 octobre 2019 organisée par le Réseau Pratiques Sociales, trois intervenants -Véronique Decker directrice d’école primaire, Marga Mendelenko psychanalyste, Saül Karsz philosophe-sociologue – ont investi cette question dans leurs domaines respectifs et partagé leurs réflexions avec les participants.

Pour Véronique Decker, l’autorité n’est pas une qualité innée mais une construction politique, soit une élaboration personnelle et professionnelle dans les rapports à autrui. « L’autorité reflète le monde dans lequel nous voulons, pouvons, acceptons de vivre ». En opposition à toute référence autoritariste ou charismatique et sans nullement l’imaginer absente, l’enseignant fait le pari d’une autorité inscrite dans  une relation asymétrique fondée sur sa fonction statutaire, institutionnelle et générationnelle. Cette relation par consentement  convoque la reconnaissance et non la soumission : relation d’influence, ni contrainte ni persuasive, mais capable d’agir sur les élèves en suscitant leur activité. Développer cette autorité à visée démocratique au sein de l’école suppose d’articuler un « déjà-là » (notamment institutionnel), clairement assumé et identifié et une construction toujours renouvelée permettant à chacun d’exercer sa liberté et de construire de nouvelles règles. Le « déjà-là » fonde l’autorité dont est dépositaire l’enseignant, qu’il s’escrime à faire passer aux élèves, par la transmission, l’expérimentation personnelle, le projet partagé. L’autorité de l’enseignant repose aussi sur une culture générale très diversifiée.

Marga Mendelenko rappelle que Freud a souscrit au sens commun de l’autorité soutenant l’existence d’un « besoin d’autorité » pour l’enfant, le sujet, la société. Sa source originelle en serait l’amour : précisément la crédulité de l’amour. La psychanalyse nous rappelle que l’enfant intériorise l’autorité des parents qui nourrit l’instance du surmoi. Plus exactement le surmoi de l’enfant s’édifie sur le surmoi des parents : ces derniers transmettent à leur insu un ensemble d’habitus, d’affects hérités des générations antérieures. Dans le cadre de la cure, l’autorité de l’analyste est construite par l’analysant à partir de la légitimité et de la confiance qu’il lui accorde en tant que sujet supposé savoir. Cet « amour de transfert » qui habite l’espace analytique devient un champ de bataille – le transfert étant une arme est un obstacle à la réussite du travail – où vont se jouer les « hainamorations » anciennes et actuelles qui pourront permettre les transformations des positions inconscientes de l’analysant.

L’analyste doit prouver qu’il est armé de connaissances et compétences tirées de ses formations théoriques, de sa cure… Rappelons que ce sont les hystériques qui ont indiqué à Freud la voie du savoir inconscient… Ce savoir-là ne vient pas de l’analyste mais de celui qui vient faire le travail pour découvrir ce qui produit sa plainte et sa souffrance. Ponctuons que l’autorité de la psychanalyse reste toujours à réinventer et en même temps, c’est cette situation de vulnérabilité qui la rend légitime : « dans chaque cure, renouveler l’invention freudienne – les fondements -, faire ex-sister l’Autre scène : l’inconscient ».

Saül Karsz a commencé par démêler deux registres : autorité au singulier  [autorité souhaitée, moralement appréciée, politiquement correcte] et modalités socio-historiques [autorité effectivement accomplie dans un espace-temps donné]. Cette distinction rappelle qu’on ne peut- être pour ou contre l’Autorité, mais adhérer ou rejeter certaines modalités concrètes d’autorité.

Quelques éléments de problématique :

1] l’autorité est la capacité d’imposer des orientations et décisions, en rapport avec certains intérêts et points de vue, contre d’autres. Elle est prise dans des relations de dépendance vis-à-vis des destinataires, et d’assujettissement de ceux-ci au porteur d’autorité – source inépuisable de tensions jusqu’à des révoltes diverses.

2] l’autorité est représentée par des porte-drapeaux, constamment mise en scène et théâtralisée. Avoir ou posséder l’autorité ? Formule abusive car elle n’est pas une chose mais une configuration relationnelle, à la fois objective car articulée à des dispositifs de pouvoir, et constamment subjectivée car crainte, rejetée, voulue par des sujets et des groupes. L’autorité fonctionne par délégation et au nom, implicite et/ou explicite, d’un système : telle l’autorité du « locataire de l’Elysée » !

3] Pas de question d’autorité sans démesure car elle réactive des terreurs et des réjouissances primaires et/ou archaïques chez chacun et par ailleurs s’exhibe dans des Scènes Grandioses [dont défilés militaires, grands meetings politiques et autres festivités patriotiques]. Elle s’accompagne également de la hantise lancinante – pour ceux qui l’exercent – de devoir faire face à des désobéissances, indocilités, subversions de la part des dominés.

4] Pas d’autorité sans servitude volontaire,  autre manière de parler du consentement. La configuration surmoïque de chaque sujet avec ses « collabos » de l’intérieur y contribue depuis la plus petite enfance. Raison pour laquelle la question de l’autorité remonte à loin…

5] L’abus d’autorité est une tendance structurelle : autorité et autoritarisme sont séparés/liés par un abîme autant que par de petites et persistantes glissades.

Ponctuation : la crise contemporaine de l’autorité est à mettre en rapport avec l’exacerbation des postures laïques, soit la mise en cause du présupposé d’un fondement divin de l’autorité. Par leurs comportements et excès, par les intérêts qu’elles défendent, les autorités politiques, industrielles, bureaucratiques contribuent de façon permanente à la crise de l’autorité qu’elles sont censées représenter. L’abus de pouvoir y est à peu près permanent. C’est pourquoi certaines modalités socio-historiques d’autorité sont à soutenir, d’autres à combattre. Car on n’a pas toujours automatiquement raison de consentir, ni non plus de se révolter.

Jean-Jacques Bonhomme – Octobre 2019

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3 commentaire(s)

Nicole Delattre

Le 7 novembre 2019 à 17 h 31 min - Répondre

Plusieurs commentaires sur chacun des articles.

1-Tout à fait d’accord avec Véronique Decker sur l’autorité des enseignants (je l’étais moi-même) : le statut détermine une relation asymétrique mais qui ne suffit pas à fonder l’autorité de l’enseignant face à ses élèves. Celle-là réclame un consentement de leur part, et non leur soumission ; le prof doit faire la preuve de sa capacité à les aider à appendre et acquérir, comme le médecin de sa capacité à soigner ses pateints, qui n’est pas donnée par ses titres ni son statut.

– Pas du tout d’accord avec Marga Mendelenko, qui commence par parler de Freud mais ne parle que de Lacan. Déjà gros contresens sur Freud: il reconnait bien sûr un besoin d’autorité chez l’enfant , mais certainement pas chez l’adulte vraiment adulte, et encore moins dans la société. (Cf Psychologie des foules et analyse du moi. (Et pour Freud, la cure réussie ne consiste certainement pas à … « faire ex-sister l’Autre scène : l’inconscient ». En plus l’ex-sistence est une invention de Heidegger que je ne sipporte pas, ni comme philosophe ni comme nazi.

– Pas d’accord non plus avec Saül Karsz sur les points 3 et 4, qui montrent d’ailleurs aussi un petit arrière-goùt lacanien !
« Pas d’autorité sans démesure car elle réactive des terreurs et des réjouissances primaires et/ou archaïques chez chacun et par ailleurs s’exhibe dans des Scènes Grandioses [dont défilés militaires, grands meetings politiques et autres festivités patriotiques]. » Il nous décrit des manifestations démesurées de l’autorité politique et en déduit qu’il n’y a pas as d’autorité sans démesure ! Et celle du prof ? Faute de méthode mon cher Saül.

« Elle s’accompagne également de la hantise lancinante – pour ceux qui l’exercent – et en déduit de devoir faire face à des désobéissances, indocilités, subversions de la part des dominés. »
Confusion entre autorité et domination : toute relation d’autorité n’est pas de domination, même pas celle des parents sur leurs enfants. Tout surmoi n’est pas terrifiant.

4] Pas d’autorité sans servitude volontaire, autre manière de parler du consentement. La configuration surmoïque de chaque sujet avec ses « collabos » de l’intérieur y contribue depuis la plus petite enfance.

    claudine

    Le 16 novembre 2019 à 17 h 54 min - Répondre

    Réponse de Saül Karsz :
    Nous avons pour principe, à Pratiques Sociales, de publier et de répondre brièvement aux commentaires envoyés par des lecteurs du PasdeCôté, du site ou autres publications. Même quand ces commentaires sont inutilement hargneux, comme celui de Nicole Delattre : c’est la matière à penser ainsi fournie qui nous intéresse. L’agressivité des propos n’est peut-être pas sans rapport avec les difficultés de l’argumentation de l’auteure : mes propos auraient un « petit arrière-gout lacanien » = c’est grave, docteur ? ; L’autorité du professeur manquerait par définition de toute démesure ? = confusion entre l’exercice effectif de l’autorité et sa représentation plus ou moins angélique. Tout surmoi n’est pas terrifiant : je ne dis pas le contraire dans cet article, ni ailleurs. Mais j’écris « dominés » au lieu de « subordonnés » – erreur qui induit des équivoques, en effet. Même j’insiste à dire que la domination ne s’accompagne pas nécessairement toujours de bottes et de sévères punitions. La frontière entre consentement et domination n’est jamais étanche comme celle entre subordonnés et dominés n’est en rien hermétique… Enfin, merci pour ce commentaire, N. Delattre – une prochaine fois, davantage d’affirmations argumentées pourrait le rendre effectivement percutant.

    Saül Karsz

decker

Le 17 novembre 2019 à 22 h 44 min - Répondre

Bonsoir
Désolée qu’une polémique se crée autour de cet échange fructueux autour des différents éclairages de l’autorité. Sans doute des incompréhensions telles qu’internet peut les fonder, en ne reproduisant pas la totalité des échanges et des différentes positions qui ne s »opposaient pas lors du débat.
Bien cordialement
Véronique Decker

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