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La santé mentale, une non-évidence

L’inflation contemporaine du syntagme « santé mentale », héritier de l’hygiénisme du 19ème siècle, questionne régulièrement des professionnels du soin et de l’accompagnement social. Depuis la création de la Ligue d’Hygiène et de Prophylaxie Mentale (Edouard Toulouse, 1920), son sens et son utilisation n’ont cessé d’évoluer. Investie par des courants progressistes et désaliénistes en Europe à partir des années 40, elle a clivé le monde de la psychiatrie jusqu’à être récupérée par les politiques sociales néolibérales et passée à la moulinette de la RGPP (Révision Générale des Politiques Publiques) et autres New Public Management et HPST (Hôpital, Patients, Santé et Territoires).

Que signifie, aujourd’hui, « santé mentale » ?

Cette appellation désigne un ensemble complexe et hétérogène qui pâtit d’une définition par trop approximative et de l’expansion du nombre des objets qu’elle recouvre. De multiples rapports français et européens en détaillent les objectifs en pointant la mauvaise santé mentale, étant entendu que la santé mentale tout court, qui n’a pas besoin d’être qualifiée, figure la bonne. La mauvaise, donc, toucherait un citoyen sur quatre et « grève sévèrement, par les pertes et les charges dont elle est la cause, les mécanismes économiques, sociaux, éducatifs, pénaux et judiciaires. »[1] Il s’agit d’une stratégie de santé publique censée prévenir un fléau qui touche ou touchera bon nombre de nos contemporains : la souffrance psychique, notion assez vague et prétendument coûteuse pour les individus et la société. Sont concernées les personnes atteintes de troubles psychiatriques sévères nécessitant des soins réguliers mais également tout un chacun dès lors qu’il « souffre » dans sa vie personnelle, familiale, professionnelle à la suite d’un divorce, d’un deuil, d’un licenciement, d’un changement dans sa vie. Elle agglutine dans le même spectre nombre d’états pathologisés dépassant le cadre de la folie, comme le stress, les addictions, la dépression. Touchant un vaste domaine en constante progression, elle est présentée comme étant l’affaire de tous[2].

Heurs et malheurs de la santé mentale

Nombre de théoriciens et de praticiens sont impliqués dans ce projet de société qui est de donner à tous l’accès à une qualité de vie toujours supérieure, à un bien-être libérateur au-delà de l’absence de maladie ou d’infirmité [définition de la santé par l’OMS]. Des modèles et techniques thérapeutiques fleurissent, proposant des remédiations au mal-être existentiel, des espaces d’écoute et de parole sont mis à disposition y compris au sein de certaines entreprises, des cellules psychologiques opèrent lors d’événements dits traumatiques. La souffrance psychique peut être invoquée, au bénéfice d’individus ou de groupes, comme circonstance atténuante dans des situations qui les poussent à commettre des actes préjudiciables et potentiellement condamnables.

Articulée à des enjeux sociaux, la santé mentale, prise dans les rets de la rigueur budgétaire ambiante, de protocoles d’évaluation et de contrôle érigés en normes indiscutables, a aussi ses opposants qui dénoncent « le santé-mentalisme, soit l’articulation de la santé mentale et du néolibéralisme » (Mathieu Bellahsen, psychiatre[3]) et « la santé mentale positive » – qui encourage chacun à s’adapter de bon gré à une situation à laquelle il ne peut rien changer. A propos des thérapies aujourd’hui en vogue, dont la plus développée est le comportementalisme, le philosophe sociologue Saül Karsz évoque la Grande Promesse supposée libérer des processus inconscients par le biais de méthodes palliatives permettant de se changer sans que soit changé l’ordre du monde[4]. Des praticiens s’élèvent contre la carence de moyens pour les hôpitaux psychiatriques et « le déni de la réalité de la notion d’aliénation mentale » (Nicolas Dissez, psychiatre). La maladie mentale étant une maladie comme les autres et la psychiatrie étant sommée d’assurer la bonne santé, ce psychiatre critique « une politique qui vient récuser les spécificités de la position subjective dans la psychose »[5]. Des positionnements cliniques s’éloignent ainsi des enseignements de Freud qui cherchait à travailler avec ses patients la « recherche d’un compromis compatible avec la santé », pour aller un peu mieux, être un peu plus lucide quant à ce qui les agit et les agite.

Que faire avec la santé mentale ?

Elle rappelle la présence agissante de dimensions non subjectives dans la prise en compte de ce qu’on appelle la souffrance psychique : choix politiques, positionnements institutionnels, postures professionnelles. Inscrite dans des idéologies sociales portées par des décideurs et politiques, rattachée à des référentiels scientifiques dont notamment les neurosciences, sous l’emprise de courants cliniques hégémoniques, la santé mentale illustre une lecture bien particulière du réel. En témoignent des psychotiques qui, faute d’accueil dans les hôpitaux psychiatriques, hantent les rues et les prisons ainsi que des dépressifs et autres déstabilisés par des événements de leur vie qui subissent des mesures de contention chimique et de médicalisation qui les figent dans leur mal-être.

Des expériences de collaboration entre soignants et soignés existent et se poursuivent, à l’instar de journaux comme Et tout et Tout et Le Papotin[6]. Une clinique du sujet considérant les symptômes non comme des anomalies mais comme des recherches de compromis supportables et respectant les remparts et redoutes construits pour survivre a encore de beaux jours devant elle.

La santé mentale est à considérer dans ses multiples dimensions psychiques et idéologiques. Quant à l’illusion du bonheur qu’elle promet et promeut, on peut lui opposer une phrase d’Antonin Artaud : « La conscience est infectée… L’homme n’a jamais voulu que ça aille bien ! » [Conférence du 13/01/1947 au théâtre du Vieux Colombier].

Claudine Hourcadet – Août 2018

*Cet article fait suite à la journée organisée par le Réseau Pratiques Sociales, dans le cadre de ses Rencontres, le 22 juin 2018 à Paris La santé mentale : idéal social, enjeu clinique, illusion subjective.

[1]Livre Vert. Améliorer la santé mentale de la population : vers une stratégie sur la santé mentale pour l’Union européenne- mai 2005.

[2] Rapport du Centre d’analyse stratégique « La santé mentale, l’affaire de tous. Pour une approche cohérente de la qualité de la vie » (nov. 2009).

[3]Lire le très intéressant livre de Mathieu Bellahsen, La santé mentale, vers un bonheur sous contrôle (préface de Jean Oury), Paris, La Fabrique, 2014.

[4]Lire les articles de Saül Karsz, Cachez cette folie que je ne saurais voir et Nécessaire, souhaitable, impossible : la santé et ses paradoxes In Affaires sociales, questions intimes, Paris, Dunod, 2017.

[5]Nicolas Dissez, Qu’est-ce que la santé mentale ? In Journal français de psychiatrie n°27, Toulouse, érès, 2006

[6]www.librest.com et www.lepapotin.org/

 

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