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« Forces de l’ordre » ou « forces de frappe » ?

Les répressions policières indignent nombre d’observateurs,  chercheurs, médias, citoyens plutôt situés à gauche alors qu’elles sont justifiées voire encouragées par une opinion publique de droite et du centre, au nom du maintien d’un certain ordre. Elles s’exercent sur des jeunes issus de minorités ethniques et se répandent bien au-delà des quartiers dits « sensibles », notamment contre des représentants des couches et classes populaires : zadistes de Notre-Dame-des-Landes, opposants à la loi travail, « gilets jaunes »… Sans oublier le sort réservé aux migrants. Expulsions musclées, comparutions immédiates, gardes à vue, perquisitions et assignations à résidence se perpétuent. Les attaques corporelles sont multiples : yeux crevés, membres arrachés, matraquages systématiques. Le gouvernement français s’est vu condamné par trois instances internationales [Conseil de l’Europe, Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, Parlement Européen] pour usage disproportionné de la force lors des manifestations avec usage d’armes non létales : LBD 40, grenades de désencerclement, pistolets à impulsion électrique, Flashball…

Ces observations rappellent que la police nationale [brigades d’intervention, police de proximité, gardiens de la paix] est un appareil d’Etat agissant principalement à la répression explicite ou implicite.  « Un Etat est une communauté humaine qui revendique le monopole de l’usage légitime de la force physique sur un territoire donné » écrivait Max Weber : violence légitime, pas nécessairement juste ni morale mais conforme aux normes et jurisprudences hégémoniques. C’est pourquoi le sociologue Goeffroy De Lagasnerie récuse la catégorie de « violences policières » qui tend à isoler des actions qualifiées généralement de « bavures », « accidents », « dérapages », de l’ensemble des pratiques permanentes instituées. Un autre sociologue, Mathieu Rigouste, préfère parler de domination policière et de violence industrielle à la fois raciste, classiste et genrée : il s’agit « d’une production rationnelle, structurée par des rapports de force économiques, politiques et sociaux dont l’Etat assure la régulation technique. Elle est au centre d’une mécanique de gouvernement des indésirables et des misérables, des damnés et des insoumis » [M.Rigouste].

Ces répressions policières sont-elles pour autant nouvelles ? Pas du tout ! Ainsi  la traque des migrants fut largement précédée par la répression des sujets indigents ou vagabonds, la surveillance des quartiers populaires est encore inspirée par des méthodes de contrôle héritées des expériences coloniales, la pénalisation des opposants politiques tenus pour irréductibles a toujours existé… Alors pourquoi deviennent-elles intolérables ?  Proposons quelques indices.

Une complicité décomplexée entre droit et police ?

L’articulation entre l’appareil judiciaire et l’appareil policier est structurelle, ordonnée autour des tendances sécuritaires du code pénal et de leur mise en œuvre bureaucratique par des magistrats et des policiers. Mais cette complicité entre droit et police pose question quand elle accorde l’impunité générale à l’ensemble des exactions policières, alors que nombre d’observateurs dénoncent « l’existence de graves défaillances dans les enquêtes administratives et judiciaires effectuées à la suite de plaintes pour violences policières » [Rapport ACAT 2016]. En réalité, il ne s’agit pas de « défaillance » mais de collusion partisane, de connivence assumée, totalement décomplexée. Walter Benjamin déclarait : « L’ignominie de la police tient à l’absence de toute séparation entre la violence qui fonde le droit et celle qui le conserve ». C’est au sein de cette dialectique que l’institution policière paraît interpréter, en toute légalité, le cadre juridico-politique de ses activités en s’autorisant elle-même à remplir des fonctions extralégales. Encouragée en cela par des législations liberticides, n’hésitant pas à appliquer la logique de la lutte anti-terroriste au traitement des contestations citoyennes.

Une criminalisation des contestations citoyennes et des insoumissions ?

Ces répressions policières sont significatives des efforts des pouvoirs publics pour « dépolitiser » les contestations, en requalifiant une partie des manifestants en délinquants [« casseurs, « ultra-insurrectionnels»] voire en pathologisant des actions supposées « viser le chaos ». Criminaliser ainsi certaines revendications populaires est une manière de jeter un voile sur la réalité des profondes inégalités sociales et de rendre invisibles les orientations politiques mises en œuvre par les contestations autant que celles de leurs répressions [Vanessa Codaccioni]. Même si nombre de « Gilets jaunes » se disent a-politiques, ce qu’ils ne peuvent aucunement être car idéologiquement hostiles à certains courants, compromis voire affiliés avec d’autres, y compris à leur insu.

Une police non démocratique envers la plupart des citoyens y compris ses propres agents ?

Article 12 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « la sureté [droit inaliénable et imprescriptible] suppose que la force de l’ordre soit instituée pour l’avantage de tous et non pour l’utilité particulière de ceux à qui elle est confiée ». Ce principe démocratique ne dévoilerait-il pas de plus en plus son caractère fictionnel, tant la tendance répressive au service des dominants évince la dimension de service public pour le plus grand nombre ? Sur ce point, l’abolition d’une police de proximité implantée sur des territoires locaux au profit de l’excroissance d’une police urbaine passablement militarisée soumise à une hiérarchie centrale ne contribue-t-elle pas à exacerber les tensions entre populations ciblées et forces de l’ordre ? Par ailleurs, ces répressions policières démesurées contre des publics n’auraient-elles aucun rapport avec les violences institutionnelles subies par les agents qui les mettent en œuvre [stress, fatigue, heures supplémentaires impayées, suicides] ? Sorte de retour du refoulé du dressage des corps et des affects aux idéologies guerrières. Car « les policiers accumulent aussi les frustrations et les pulsions violentes que les classes dominantes déposent dans l’institution » [M. Rigouste].

En identifiant régulièrement « forces de l’ordre » et « forces de frappe »,  les violences policières sont-elles le symptôme d’une improbable police démocratique notamment dans la phase néolibérale du capitalisme ?

 

[Max Weber], « le savant et le politique » [conférences 1917-1919]

Geoffroy De Lagasnerie et Assa Traoré « le Combat Adama » éditions Stock,  2019.

Mathieu Rigouste « « La domination policière, une violence industrielle », La fabrique éditions, 2012.

Vanessa Codaccioni « Répression, l’Etat face aux contestations politiques » éditions textuels, 2019.
Walter Benjamin « Pour une critique de la violence », [1920-1921].

 

Jean-Jacques Bonhomme – Juin 2019

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