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Des gens qui nous ressemblent

Dans son édition du samedi 4 août, le journal Le Monde consacrait une pleine page à l’application gay Grindr via laquelle « 7 millions de messages sont échangés tous les jours pour trouver un partenaire sans palabres », selon le sous-titre de l’article. Le fondateur et PDG de Grindr LLCJoël Simkhai,  justifie la création de cette application par un besoin personnel initial de « rencontrer des gays qui [lui] ressemblaient ». Lorsque le journaliste lui dit que l’application ne sert en fait qu’à la recherche de sexe rapide et immédiat, Joël Simkhai rétorque : « Le sexe est important, nous ne le nions pas, mais un grand nombre d’utilisateurs sont aussi à la recherche de socialisation ou de rencontres romantiques. Nous voulons tous passer du temps avec des gens qui nous ressemblent. C’est une réalité humaine ancienne. »

De quoi relève un tel atavisme qui nous ferait rechercher les gens qui nous ressemblent ? N’a-t-on pas affaire à une conséquence  de l’usage contemporain des réseaux sociaux plus qu’à « une réalité ancienne » ? Certes, les hommes des cavernes ont dû se regrouper par clans aptes à résister ensemble aux prédateurs ; mais qu’en est-il aujourd’hui de la recherche du même et du ressemblant ? Les rencontres recherchées sur la toile engendrent une catégorisation dans la présentation de soi comme elles impliquent des choix entre des types d’individus. Il est à parier que l’étranger à soi, le dissident, voire l’interdit sont aussi souvent recherchés que le même. De quoi relèverait donc la recherche de la ressemblance ? Outre les choix d’options ou de pratiques sexuelles, l’identification du proche de soi pourrait passer pour un premier tri, une sorte de principe de précaution en amont de la rencontre. La socialisation en question semble concerner des individus jeunes en quête d’expériences sans risques dans la jungle des villes ; le rôle joué jadis par le copain du grand frère ou le cousin éloigné. Quant à qualifier de telles rencontres de « romantiques », il faut n’y entendre là qu’un romantisme à la Woody Allen,  vu d’Outre Atlantique.

Les clients de Grindr seraient à ce point pressés dans les rencontres et désireux d’aboutir efficacement sans encombre qu’ils ne soupçonneraient plus le charme de la discussion avec son voisin de pallier, la concierge du bas de l’immeuble, la boulangère ou le contrôleur de billet. Car la dissemblance et la discordance de classe sociale font partie de l’éducation des classes moyennes ; l’objectif visé par ces confrontations est la capacité de chaque citoyen à évoluer dans tous les milieux, sans marque particulière, ni de niveau social, ni de catégorie professionnelle, sans dévoiler sa passion d’intellectuelle ni de mécanicien : un débat socio-historique se référant notamment aux travaux de Bourdieu montrerait que le résultat n’est pas à la hauteur de l’objectif. Une forme de pudeur sociale. Evoluer entre soi n’était souvent que le résultat d’un mariage ou d’une carrière engageant des responsabilités. Frantz Fanon n’appela-t-il  pas les dirigeants africains dans les années 60 à rester conscients de la diversité au quotidien et à « ne pas s’entre émerveiller au sommet » ?

Une furieuse envie de crier « Non, nous ne voulons pas tous passer du temps avec des gens qui nous ressemblent » peut saisir la moitié des lecteurs du Monde. A la fin de l’entretien, le PDG  questionné sur l’action de Grindr en matière de prévention du VIH avance une réponse  savoureuse : recommandations de la pratique du « safe sex » sur le site internet de l’application, refus des profils « bareback » (sans préservatifs) explicites ou codés en anglais. Mais nous ne maîtrisons pas tous les argots homosexuels,  dit le vaillant fondateur, et nous aidons à la collecte de fonds pour la lutte contre le sida, nous faisons la promotion des manifestations de charité…Nous y voilà : la bonne conscience est sauve à bon compte,  après avoir sciemment mis sur la marché une application dont il était facile de prévoir qu’elle engendrerait des dérives et qu’elle obligerait à revenir sur les acquis sociaux en matière de prévention santé. Ses défenseurs et utilisateurs argueront aussitôt qu’il en va de la liberté de chacun d’utiliser, de répondre et de diffuser les potentialités de l’application Grindr.

Or, qui se ressemble s’assemble et se désassemble tout aussi facilement, dans la ronde des désirs. « Désir, voyageur à l’unique bagage et aux multiples trains » (René Char)…

Brigitte Riera – Novembre 2012

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