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De la pénurie hospitalière…

… au déficit de la Sécurité sociale, et retour.

« Les appels au laissez-faire et au laissez-passer (au « libre échange ») sur lesquels débouchent les théories et les formules mises au point par les économistes libéraux résultent donc d’un résidu de providentialisme d’origine religieuse au sein de cette ‘science‘ qui se croit pourtant athée. » – (Yves Citton, in Spinoza et les sciences sociales, Paris, éditions Amsterdam, 2008, p. 84).

Première donnée : pénurie grandissante dans les hôpitaux publics, en termes de personnels compétents, de moyens disponibles, de qualité des soins, voire de soins tout court. La situation des services d’urgence s’avère exemplaire, sinon caricaturale à force d’être extrême : il n’est pas rare d’attendre un nombre conséquent d’heures avant qu’un médecin veuille ou puisse s’approcher (sic !) du malade. Attente doublée en soirée, week-end, vacances. S’y ajoute encore le fait que la formation des personnels médicaux, en règle générale techniquement sérieuse, ne se caractérise cependant pas toujours par un souci d’éthique démocratique face à la détresse d’autrui. Une certaine indifférence teintée de hargne nappe souvent les rapports entre professionnels débordés et publics désemparés. Quelques bonnes volontés ne suffisent nullement à vivifier l’ensemble. Bref, il est aujourd’hui particulièrement malvenu d’être malade en hôpital public. D’y travailler également, vu les difficultés de recrutement de différentes catégories de personnels.

Seconde donnée : l’actuel gouvernement français a décidé de renforcer le déficit de la Sécurité sociale en lui faisant financer des mesures qui ne relèvent pas incontestablement de son ressort, tels les transferts de cotisations et le manque à gagner dû à la baisse des impôts – ce, sans compensation de l’Etat, pratique assez courante jusqu’ici. Entre remboursements faramineux au profit des laboratoires pharmaceutiques et trésorerie taillable et corvéable à merci par l’Etat, les capacités redistributives de la Sécu sont de plus en plus sévèrement rognées. Son déficit augmentant, sa « réforme » = sa dilution, sa privatisation) s’impose. Nouvel épisode de la modernisation néolibérale.

Laquelle justement, en procédant de la sorte, déstabilise un credo largement répandu : le caractère impérieux des ajustements économiques, les équilibres financiers devenus des réquisits de fonctionnement et même de survie de toute entité et, nec plus ultra, la gestion des organisations publiques sur le modèle (supposé) des structures de droit privé (New Public Management). Or, alourdir le déficit de la Sécurité sociale est aux antipodes de ce credo. Incohérence ? Disons plutôt dévoilement, aveu, reconnaissance du fait que la soi-disant implacable contrainte économique relève en fait d’une posture politique, elle mobilise une prise de parti forcément idéologique, elle est tout sauf uniquement et étroitement économique. Ce n’est pas l’économie qui explique l’économie – sauf à l’imaginer telle une divinité qui explique tout sans être elle-même explicable. Dans la réalité, cette contrainte s’applique différemment et est fort nuancée selon les conjonctures, les rapports de force, les résultats à obtenir ou à éviter. Car,  Marx le montra il y a plus d’un siècle déjà, seule existe l’économie politique, soit la dimension économique au sein d’alliances et d’oppositions entre intérêts et perspectives portés par des groupes, couches et classes sociales à propos du pouvoir d’Etat, de la conservation, la réforme ou la révolution de l’ensemble des rapports sociaux. Ce n’est jamais l’économie tout court qui est au poste de commande mais, chaque fois, l’économie capitaliste, socialiste ou autre. Pas question d’impulser l’économie en général mais une certaine économie politique, voire une certaine politique de l’économie.

On ne prétendra cependant pas que l’économie pourrait se dissoudre purement et simplement dans les orientations et dans les pratiques politiques. Dotée d’une consistance propre, obéissant à des mécanismes et logiques sui generis, elle n’a rien d’un appendice passif. Le registre politique fournit aux logiques économiques des cadrages juridiques adéquats, des systèmes éducatifs qui préparent chacun à y tenir un rôle, de multiples facteurs de facilitation ou de freinage ainsi que toutes sortes de forces – y compris armées – qui assurent leur perpétuation ou leur questionnement.

Ce n’est pas tout. Le néolibéralisme entend élargir toujours plus son emprise sur les services publics (dont l’hôpital et la Sécurité sociale) sur le modèle des structures privées. Stratégie plausible – quoique hautement aventureuse, sinon suicidaire y compris pour le capitalisme. Ces structures entrent en crise, risquent de disparaitre quand les critères néolibéraux de rentabilité économique sont appliqués sans discernement, sans considérer les conjonctures, les besoins, les perspectives. Et quand discernement il y a, ce n’est pas la rentabilité économique qui est en jeu mais l’ancrage d’une certaine politique, des droits et des exclusions ainsi mobilisés – par économie interposée.

S’agissant des services publics, les logiques économiques ne suffisent manifestement pas à en clarifier le sens, les fonctions, les objectifs. Moins encore à en déterminer l’évolution. Gains et déficits constituent une dimension aussi incontournable qu’éminemment partielle. Constitue, en revanche, une condition nécessaire et suffisante de ces services ce à quoi ceux-ci sont censés servir, les tâches qu’ils sont supposés assumer, les bénéfices qu’ils sont tenus d’offrir. Si les hôpitaux produisent de la plus-value, celle-ci se mesure en termes strictement qualitatifs de soins physiques et psychiques, d’accompagnement bienveillant de la vie individuelle et collective, de fer de lance dans la lutte indéfiniment reprise contre la/les maladie(s) et la mort. La rentabilité de la Sécurité sociale réside dans son efficience démocratique mise à la portée de ceux qui en ont besoin. De fait, restrictions hospitalières et déficit de la Sécurité sociale ne sont, ne peuvent être exclusivement financiers, moins encore comptables. Ni leurs causes ni leurs effets ne le sont. Ils paraissent aujourd’hui sans fin prévisible car ils assainissent les comptes par la dégradation continue des fonctionnements et des pratiques. La politique néolibérale est soucieuse d’isoler aussi implacablement que possible les usagers solvables des exclus surnuméraires, grâce à des agents-exécuteurs consentants, fidèles, immunisés contre la puissance supposée corrosive des interrogations. D’où la nécessité d’organiser de nouvelles pénuries, et ainsi de suite.

S’y rapporte une question éthique, idéologique et politique majeure. D’une manière ou d’une autre elle nous concerne tous et chacun. Ce n’est pas la première fois qu’elle apparait ici car c’est constamment, journellement, à tout instant qu’elle se pose. C’est la question de savoir quel monde nous sommes, individuellement et collectivement, en train de construire, dans quelle Cause nous sommes enrôlés, quels adversaires nous nous sommes donnés.

Saül Karsz – octobre 2019

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