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Fronde morale ou lobbying ? Probablement les deux !

Dans le récent débat sur le projet de loi relative à l’autorité parentale et à l’intérêt de l’enfant, un échange dans le journal Le Monde [du 21.05.2014] confronte les points de vue du pédopsychiatre Maurice Berger et du sociologue François de Singly. Alors que le premier s’oppose à la résidence alternée paritaire pour les jeunes enfants, estimant que la double domiciliation les pénalise au profit des adultes, dénonçant des pressions de la part des associations de pères, le second soutient que ce projet accentue l’égalité de droit entre les deux parents et que tout enfant peut parfaitement avoir un chez soi chez sa mère et un chez soi chez son père, qu’il rend compte par cette heureuse formule « plusieurs demeures dans la maison de famille ».

Maurice Berger s’inscrit contre cette organisation des espaces de vie parce que celle-ci ferait fi du besoin essentiel d’un petit enfant : celui de bénéficier d’une figure sécurisante et d’une stabilité spatiale, même lorsqu’il n’y a pas de conflit entre les parents séparés. Argument irréfutable, selon lui, car une étude récente australienne dirigée par des professeurs de psychologie et de sociologie conclurait à la nocivité de la résidence alternée sur les enfants de moins de 6 ans, subissant de ce fait des troubles affectifs intraitables à ce jour. Observations reprises également dans une pétition collective initiée par le pédopsychiatre et autres psychopathologues : [« Danger législatif : résidence alternée imposée à tout âge » par B. Golse, A. Guédéney, E. Bonneville, A. Ciccone, E. Isard, J. Phélip]. Ces derniers affirment : « il existe des troubles spécifiques chez l’enfant liés à la résidence alternée, qui sont distincts de la souffrance que tout enfant peut éprouver face à la séparation du couple de ses parents. Tous les enfants en résidence alternée ne présentent pas ces troubles, mais leur fréquence est importante, statistiquement très significative, et ils sont durables. Chez les enfants de moins de trois ans, ces troubles se caractérisent par un sentiment d’insécurité, avec apparition d’une angoisse d’abandon qui n’existait pas auparavant, l’enfant ne supportant plus l’éloignement de sa mère et demandant à être en permanence avec elle, symptôme majoré le soir ; un sentiment dépressif avec un regard vide pendant plusieurs heures, et parfois un état de confusion, de non reconnaissance des lieux au retour chez la mère ; des troubles du sommeil, de l’eczéma ; de l’agressivité, en particulier à l’égard de la mère considérée comme responsable de la séparation ; une perte de confiance dans les adultes, en particulier dans le père, dont la vision déclenche une réaction de refus ; chez certains enfants plus grands, une hyperkinésie avec trouble attentionnel, un refus de se soumettre à la moindre contrainte scolaire ou familiale…». Ce qui est remarquable ici c’est que l’expérience de la double domiciliation se voit attribuer une causalité spécifique dans l’explication psychogénétique de certains troubles liés à la séparation des conjoints-parents. Explication intéressante, elle reste  comme tout autre, partielle – et même partiale et parfaitement invérifiable dès qu’elle prétend tout expliquer. L’observation de quelques cohortes de situations particulières [des petits enfants déplacés chaque semaine chez des parents qui vivent dans des communes très éloignées] se voit ainsi fortement généralisée. Or aucune clinique ne peut fonder une statistique, mais tout au plus l’illustrer – partiellement, au demeurant. Parions cependant que le syndrome de la résidence alternée va vite apparaître dans la nomenclature handicapologique de nombre de pédopsychiatres.

Les propos se veulent donc alarmistes : pas de questions singulières à investir, d’analyses qualitatives à produire, de discernements cliniques au « un par un » mais des évocations (non pas des démonstrations)quantitatives (non argumentées). Maurice Berger renchérit : « je peux affirmer que ce projet de loi… va entrainer un désastre au niveau de l’enfance dans notre pays ». A terme un problème de santé publique va se poser, « des milliers d’enfants risquent de présenter les symptômes décrits ci-dessus, que nous aurons beaucoup de mal à prendre en charge, tant du fait de leur nombre que par la difficulté à mobiliser les traces de souffrance précoce ».

Ces prédictions hasardeuses des méfaits de la résidence alternée reposent essentiellement sur une réactivation de la « théorie de l’attachement » élaborée dans les années 50 par John Bowlby [1907-1990] à partir des orientations de la psychanalyse kleinienne [importance des premiers liens mère-enfant] et de l’éthologie développée par Konrad Lorenz [1903-1989] [phénomène d’empreinte]. Figure d’attachement et figure maternelle en constituent le présupposé majeur : la relation mère-enfant est aussi vitale pour le développement général du bébé que les vitamines ou les protéines pour le développement physique, disait Bowlby. Théorie subversive à l’époque, elle s’oppose à la représentation d’un bébé complètement passif, seul objet du désir des adultes. Le nourrisson détient des capacités stratégiques relationnelles. Pourvu de compétences innées (sucer, s’accrocher, pleurer, sourire, suivre du regard), il peut développer des liens qui, selon les réponses induites en retour structureront des modèles psychiques et comportementaux lui permettant d’anticiper les interactions futures. Plusieurs modalités d’attachement sont ainsi décrites en fonction du maternage investi par les parents, la mère en particulier, selon qu’elle est pourvoyeuse de soins et de stabilité ou au contraire de discontinuités et de carences : l’attachement est dit « sécurisant », ou bien « insécurisant de type anxieux/évitant ou anxieux/ambivalent » ou bien encore « désorganisé ». Selon Maurice Berger, la double domiciliation risque de confronter le petit enfant de moins de 6 ans à une double perte : perte de la figure sécurisante, qui se reproduit durablement dans le cas d’une résidence alternée, surtout si celle-ci se veut paritaire, et perte des lieux et objets familiers qui constituent les supports matériels d’étayage et de construction de l’identité du bébé.

Attachements sécure, insécure, désorganisé, désorienté, carences affectives…, autant de mots de passe et de notions pré-dialectiques qu’il conviendrait sérieusement de revisiter de manière critique. S’il importe effectivement de se soucier de la santé physique et psychique des enfants et de prendre en compte les situations problématiques qui existent de fait, il importe tout autant d’interroger et de déconstruire les présupposés à partir desquels des diagnostics sont érigés en explications omniscientes. Affirmer aujourd’hui que tous les enfants en bas-âge ont les mêmes besoins, quelles que soient les configurations familiales et les conditions économiques et sociales d’existence de leurs parents, revient à prendre pour naturelle une construction éminemment culturelle : fruit de la projection des adultes arrimés à des constructions théoriques, à des référentiels idéologiques, à des ordonnancements politiques et juridiques. « Les besoins diffèrent selon les époques, le capital culturel, les couches et classes sociales. Loin de découler d’une hypothétique nature enfantine ou adulte, il n’y a de besoins qu’idéologiquement imprégnés, qu’historiquement pétris. Ils en portent la marque et la trace » [Saul Karsz, Mythe de la parentalité, réalité des familles, p239, Paris, Dunod 2014, 312 pages].

Les propos pétitionnaires de ces pédopsychiatres ressemblent fortement à une fronde culpabilisante à l’égard de tous ceux qui soutiennent ce projet de double domiciliation. A l’égard des politiques et surtout des magistrats des affaires familiales soupçonnés de ne servir que la cause des parents, incapables d’évaluer au cas par cas les situations problématiques qui se poseraient pour l’enfant ; à l’égard des parents bien sûr, et en particulier des pères, tous trop ignorants des conséquences de leurs choix égoïstes, de leur désir possessif de paternose, et probablement toujours insuffisants quant aux soins et à l’affection que seule la mère est supposée apporter au nourrisson. Croisade contre les parents encore, comme si le couple parental ne pouvait pas survivre à la séparation du couple conjugal, voire se régénérer de telle manière que des mères etères, dégagés de conflits récurrents, soient plus disponibles pour leurs chérubins. Et enfin à l’égard des enfants évidemment, réduits à être des otages du désir parentalistique, sans capacités d’assimilation, de résistance et de sublimation.

Soutenons au contraire les propos de François de Singly en faveur de la résidence alternée, lorsqu’il propose cette formule intéressante qu’il peut exister plusieurs demeures (une chez maman, une chez papa) dans la même maison. D’ailleurs n’est-ce pas déjà le cas dans bon nombre de familles même lorsqu’il n’existe qu’un seul lieu de résidence ?

Mais pourquoi ce lobbying dont Maurice Berger est un pilier ? Combat réactionnel face à des groupes de pressions et associations de pères, sûrement, mais le pédopsychiatre fournit une autre explication dans son article dans Le Monde : lors de la réforme de la protection de l’enfance de mars 2007, les autorités publiques lui avaient demandé de rédiger l’amendement définissant l’intérêt de l’enfant [autre métaphore grandiloquente]. Mais cette fois-ci, son expertise ne fût pas réclamée, soit imaginée comme celle du réel…

Reste le plus important : la situation de maints enfants peut devenir d’autant plus inquiétante que ces auteurs ne paraissent pas interroger leurs présupposés théoriques et cliniques de départ, soit les théories de l’attachement tenues pour intangibles et indiscutables, pour tout dire évidentes. Or, plus l’évidence saute aux yeux, et plus le réel parait désastreux. Il arrive souvent que les difficultés de recyclage d’une posture théorique et clinique soient mises sur le compte d’un réel qui, lui, n’en demande pas autant.

Jean-Jacques Bonhomme – juillet 2014

 

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