pariuri sportive bet365bet365bet365 bonus la pariuri
Aude Lancelin – Le monde libre – novembre 2016

Aude Lancelin, ex-directrice adjointe à l’Obs, nous entraîne dans le récit des aléas de sa vie professionnelle, rédigé à la manière d’un thriller social. Comme dans un épisode de l’inspecteur Columbo, nous connaissons dès le début les auteurs d’un crime social (le licenciement) : un trio de managers « modernes » ayant pris les commandes de plusieurs titres de la presse dite d’idées. Elle nous dévoile les coulisses de l’Obs, qui s’est imposé comme la revue grand public de la « deuxième Gauche », et est devenu de facto l’organe de presse des néolibéraux du Parti socialiste. Elle affirme, d’ailleurs, que le Président de la République est le véritable commanditaire de son licenciement, et par conséquent, de sa mise à l’index dans le monde des grands médias. En effet, elle attribue cette exécution sociale au sacrilège qu’elle avait commis : être la compagne de Frédéric Lordon, économiste et philosophe, l’un des initiateurs de « Nuit Debout ». Elle aurait de ce fait renié son allégeance à la social-démocratie, proclamée dans la charte que tous les journalistes de son journal se doivent de signer lors de leur embauche.

Cependant, le livre ne se limite pas à ce drame social, si banal dans les milieux professionnels où le salarié doit constamment rassurer son patron sur ses intentions. En effet, l’affaire se déroule dans une revue faisant l’opinion, essentielle pour le pouvoir politique actuel, mais pourtant atteinte d’une crise aigüe de crédibilité qui se mesure en nombre d’exemplaires vendus. Aude Lancelin dresse en toile de fond la déliquescence de la pensée critique dans une rédaction qui se targue d’être un laboratoire d’idées. Elle a assisté avec stupeur aux nombreuses rencontres entre les « chiens de garde » du néolibéralisme, à savoir les patrons de presse, leurs éditorialistes et leurs directeurs, les politiciens et ceux qui sont appelés les « nouveaux philosophes » (B.-H. Levy et A. Glucksmann en étant les figures de proue). Elle montre comment ces derniers sont devenus les maîtres à penser des médias et du monde politique, si bien qu’elle a dû subir un flot de reproches quand elle a ridiculisé l’une de ces sommités reprenant pour argent comptant les élucubrations d’un ouvrage factice sur la vie sexuelle de Kant.

Après un détour chez Marianne, Aude Lancelin est convaincue que tous ces grands titres de presse ne se distinguent que par des postures, étant de concert sur l’essentiel : convaincre l’opinion des bienfaits du néolibéralisme. Elle prétend que l’Obs s’est même arrogé le combat pour la défense du Bien. Mais de quel Bien ? Tel K. face au Château de F. Kafka, métaphore d’une bureaucratie coupée de ses administrés, Aude Lancelin a cherché en vain ce que pouvait encore bien signifier « social-démocratie » dans les esprits de cette vieille maison. Elle n’a perçu aucun signal pour défendre « les faibles et les opprimés », mais a seulement entendu une diatribe incessante contre les totalitaires sanglants, les barbares musulmans et les enragés défilant dans les rues de France, tous logés à la même enseigne.

Ce retour au manichéisme idéologique rappelle celui de la Guerre froide, quand la CIA finançait, par des voies détournées, revues, artistes, écrivains, éditions, en pénétrant les milieux intellectuels de la gauche non communiste, scandale révélé en 1966 par le New York Times. Dans son ouvrage Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle, Frances Stonor Saunders étudie le parcours de la revue internationale Encounter qui, selon le philosophe Richard Wollheim, « était de gauche dans le sens où certaines opinions de gauche s’y exprimaient […] ce n’était pas du tout le forum libre qu’il prétendait être. […] Invariablement il y avait des lacunes, notamment dans certains domaines de la politique étrangère américaine. C’était habilement fait : on trouvait des opinions critiques à l’égard de l’Amérique, mais il n’y avait jamais réellement de critiques. (p.320) » En dépit du titre de son ouvrage qui est l’appellation dont se gratifiaient les puissances occidentales du temps de la Guerre froide, Aude Lancelin ne trace, hélas, pas de lien direct avec cette période qui a pourtant vu naître Le Nouvel Observateur devenu l’Obs en 2014, mais elle prédit un retour à l’époque de Bel Ami, celle d’une presse totalement corrompue. Ne sommes-nous pas déjà entrés dans ce monde ?

Fabrice Mignot – Février 2017

Enregistrer

Partager:

1 commentaire(s)

Bertho Sébastien

Le 18 février 2017 à 13 h 22 min - Répondre

L’ouvrage d’Aude Lancelin est en effet un témoignage fort enrichissant sur le monde de la presse officielle. Si ce qu’elle expose des connivences entre les milieux politique, journalistique et le grand capital n’a rien de tout à fait inédit – bien d’autres s’y étaient déjà attelés (voir par exemple « Les nouveaux chiens de garde » S.Halimi) – son propos demeure fort salutaire pour observer d’un œil moins ignorant les mécanismes à l’oeuvre chez ces faiseurs d’opinions.

Un point me semble néanmoins faire défaut : en quoi l’auteur a-t-elle elle-même été indubitablement complice de tout ce qu’elle dénonce ? Comme elle l’explique dans son ouvrage, ce n’est pas elle qui a claqué la porte de ce journal au fonctionnement despotique, mais bien celui-ci qui s’est passé de ses services. Quelle analyse fait-elle de la part de patience, de rêve, d’espoir de changement voire de sublimation qui lui a permis de rester si longtemps dans un pareil empire ? La journaliste de talent qu’elle semble être réellement aurait pu faire le choix d’offrir ses services à des médias plus alternatifs, moins inféodés aux dogmes néolibéraux qu’elle prétend abhorrer. Il aurait pu être passionnant de la voir interroger, si ce n’est déconstruire, les mécanismes de servitude qui l’ont agie et qu’elle a agis, y compris à son insu, au fil des années. Comme le veut l’adage, le premier ennemi étant toujours à chasser au dedans de soi, nous pouvons regretter que sa critique très aiguisée et pertinente des mécanismes éditoriaux ne soit pas accompagnée d’une plus grande mise en perspective de sa part active à « ce monde (pas si) libre ».

Laisser un commentaire