Aller directement au journal d'avril 2004 ...
le journal / janvier 2004
 
 

Risible ou tragique ?

 

 

Visible ou ostensible ? Telle est la question sur laquelle en ce début d'année, chacun a été sommé de se prononcer. Il y a quelques semaines, le débat portait sur la nécessité ou non d'une loi contre les signes religieux : visibles, ostensibles, ostentatoires ?. Gageons que lorsqu'on aura tranché entre ces différents adjectifs, il nous restera encore bien des occasions de nous diviser à propos de l'interprétation à donner à telle ou telle manière de porter tel ou tel signe religieux. Il n'est sans doute pas nécessaire de rajouter une voix au débat, mais peut-être d'interroger cette passion et tenter d'y déceler un peu de l'invisible qu'elle recèle.

D'abord, il y a les profs, leurs représentations, leurs idéologies, leurs discours, leurs fantasmes… parmi lesquels celui d'une école qui n'existe pas et n'a jamais existé, qui permettrait à des élèves ignorants et englués dans des influences familiales, religieuses, ethniques, de s'en libérer et d'accéder au Savoir… Mythe de l'école républicaine de Jules Ferry, avec tous les enfants en uniforme, de manière à ne pas voir leurs différences sociales : cachez ce sein…
Il n'est pas question ici de refaire le Séminaire Déconstruire Le Social qui en 2002 portait sur l'école, mais simplement de rappeler que si celle-ci peut effectivement participer d'une désaliénation des élèves en leur transmettant un peu de la passion de savoir, elle est aussi
le lieu du catéchisme, fut-il républicain, qui ne veut voir qu'une seule tête… sans foulard ni kippa, ni croix autour du cou.

Et puis il y a les élèves, ceux qui veulent savoir et ceux qui ne veulent pas (qui sont souvent
les mêmes), parmi lesquels, ô scandale, quelques jeunes filles qui choisissent de porter un voile, manifestant ainsi une étrange résistance au bien que de toutes parts on leur veut. Comment peuvent-elle choisir de porter cet insigne s'il en est de la domination masculine et de l'obscurantisme ? Et qui plus est, au nom de la liberté d'opinion ? Mais plutôt que de tenter de se coltiner avec cette question, il est sans doute plus simple de faire fonctionner la machine à règlement et d'exclure les récalcitrantes. Au passage une remarque : ce sont des filles qui ont ainsi mis la France à feu et à sang, virtuellement tout au moins. Les garçons, qui s'y essayent pourtant depuis des années, ne peuvent s'enorgueillir d'un tel charivari… Et une première proposition en forme de pari : des enfants désobéissant avec autant de ténacité ne peuvent pas être tout à fait mauvais... Les barbus - ceux de l'islam, pas les professeurs - qui
tentent de les récupérer devraient s'en méfier.

Philippe Jouary

 
     
Une sociologue sur la brèche
 

Janine Massuz-Lavau était, jeudi 22 janvier dernier, l'invitée des «Matins» de France Culture, afin d'évoquer les conclusions de son rapport sur la prostitution parisienne, commandée par la Mairie de Paris. Un contre-feu, en quelque sorte, au discours sécuritaire de Nicolas Sarkozy, se vantant début janvier, d'avoir fait baisser de 40 % le commerce des prostitué(e)s, grâce à sa loi sur le racolage. Que nous en a dit la sociologue, directrice de recherche au Cevipof ? Tout d'abord que ce «chiffre était trop rond pour être honnête». Une hypothèse qu'elle a pu argumenter après avoir arpenté, deux mois durant, avec une équipe multiculturelle, les rues de la capitale et de sa périphérie. En tout, une quarantaine d'entretiens formels avec des prostitué(e)s a été menée. Or le commerce baisse effectivement, mais pas autant que le ministre de l'Intérieur veut le faire croire et surtout, il s'est déplacé et caché. Résultat : les vendeurs travaillent isolés par crainte de se faire surtaxé et embarqué par la police ; les clients comme les macros peuvent se faire plus violents et exigent des relations sexuelles non protégées, mieux payées. Toute la politique de prévention contre les MST et le sida, notamment à travers les bus itinérants, s'en trouve affaiblie. Outre l'hypocrisie des mesures gouvernementales (la prostitution est permise, mais pas le racolage), la sociologue, appuyée par une chronique d'Alain-Gérard Slama, affirmait qu'actuellement «on casse de la pute, comme hier, on cassait du pédé ou du bougnoule» et que c'était cette stigmatisation qui faisait le plus souffrir les prostitué(e)s. En d'autres termes, la prohibition est une réponse inadaptée qui prend pour cible les esclaves (près de 70% des cas) et les indépendants, et nullement les esclavagistes,
à savoir les macros et les réseaux.

Amélie Meffre


Si vous êtes équipé en logiciel audio, vous pouvez retrouver cette émission
sur le site www.radiofrance.com rubrique France Culture, émission «Les Matins».

 
 

à voir, à discuter ...
   
 


Depuis leur mise en place en mars 2000, les Soirées d'Arcueil attirent des participants de plus en plus nombreux et, surtout, actifs : des participants qui participent !
Rappelons-en l'organisation. Des séquences à thème se déroulent sur
trois mois; les deux premiers mois : projection d'un film suivi d'échanges ;
le troisième mois, pas de film, mais un forum réunissant des experts
(sociologue, philosophe, psychanalyste...) disposés à débattre aussi ouverte-
ment que possible entre eux et avec l'ensemble des participants à la soirée.
Les échanges fort animés qui suivent chaque film évitent la langue de bois, chacun faisant état de son point de vue et de ses interrogations et se prêtant volontiers aux interrogations des autres participants. Il en va de même
pour le forum qui réussit à articuler des regards venant de disciplines différentes, trop souvent étanches les unes aux autres.
La très sympathique salle de l'Espace Jean Vilar facilite sans doute cette ambiance aussi studieuse que conviviale : espiègle !

Espace Jean Vilar 1, rue Paul Signac 94110 Arcueil tél. 01 49 69 94 06
RER B station Arcueil-Cachan à 150 mètres ; parking aisé.

 

Galerie...

     
 
le journal / avril 2004
 
Adhérer à Pratiques Sociales ?

Adhèrent à Pratiques Sociales des personnes physiques (adhésion individuelle) ou des institutions, des services, des groupes (adhésion institutionnelle).
Adhérer c'est prendre part et parti dans une démarche d'analyse théorique, et participer aux investissements pratiques que cette démarche requiert. Il s'agit de promouvoir des orientations auxquelles chacun tient, les critiquer, contribuer à leur rectification, afin de les utiliser et d'en mesurer l'efficace dans son propre champ d'activités. L'adhésion est une mise au travail.
Cela suppose de se rendre disponible. Il est moins question d'avoir du temps (il en manque toujours !) que de rester aussi ouvert que possible au questionnement, à la création, aux projets personnels et collectifs, - selon les limites que chaque adhérent se donne.
S'agissant d'une adhésion individuelle, chacun définit ce qu'adhérer veut dire pour lui. Pour une adhésion institutionnelle, c'est au représentant de l'institution de produire cette définition.
La qualité d'adhérent(e) implique la participation aux activités de Pratiques Sociales, en fonction des centres d'intérêt et des disponibilités de chacun. En plus des activités déjà programmées, chaque adhérent(e) est vivement invité(e) à en organiser de nouvelles, ponctuelles ou régulières, en s'associant à d'autres personnes, groupes ou institutions. L'aide intellectuelle et matérielle de l'Association lui est acquise d'emblée.

Saül Karsz
 
 
   
Le deuxième sexe
   
Le deuxième sexe
de Simone de Beauvoir est un livre fondateur des féminismes en France. Y compris pour les commentaires, des plus dithyrambiques aux plus haineux, qui ont accompagné sa sortie dès 1949.
Née en 1908, dans un milieu bourgeois et catholique, Simone de Beauvoir a eu accès à un cursus universitaire la menant à la prestigieuse agrégation de philosophie ; la plus jeune et la seule femme de sa promotion, fait partie des " miraculées " (expression de Pierre Bourdieu), comme le furent - dans la même génération - Simone Weil ou Hannah Arendt.
Au moment de la rédaction du Deuxième sexe, Simone de Beauvoir est professeur de philosophie, écrivain, essayiste, reconnue par ses pairs et connue du grand public, notamment grâce à l'engouement récent pour l'existentialisme dont elle est l'égérie, voire la grande prêtresse. Elle vit une relation qu'elle qualifie d'érotico-théorique avec Jean-Paul Sartre et une passion charnelle avec le romancier américain Nelson Algren. Vie relativement confortable, peu touchée par les restrictions qui conditionnent le quotidien de l'après-guerre. Simone de Beauvoir se présente comme une intellectuelle de gauche, engagée dans un idéal socialiste sans être communiste, très critique à l'égard de la bourgeoisie de son pays et de l'exploitation colonialiste occidentale.
Essai existentialiste, Le deuxième sexe opère un glissement de l'ontologie sartrienne à la sociologie et la politique. Si elle met l'accent sur la construction historique de l'oppression des femmes, Simone de Beauvoir introduit cependant une contradiction : la différenciation sexuelle «essentielle» (absence du pénis chez la femme) produit plus de clivages et ambiguïtés pour la femme que pour l'homme... Ses comparaisons récurrentes entre la condition des femmes et celle des juifs ou des noirs, dans le contexte de l'après-guerre et colonialiste, semblent faire des femmes un groupe social à part entière, tel une minorité opprimée.
Sa relation à Nelson Algren lui inspire une réflexion sur la difficile conciliation entre amour et liberté dans ce qu'elle décrit comme un contexte patriarcal et place la sexualité au cœur de ses préoccupations : en politisant la sexualité, Simone de Beauvoir laisse entrevoir l'intrication de préoccupations subjectives et idéologiques. D'où le célèbre «On ne naît pas femme, on le devient»…
Essentialisme et construction socioculturelle sont au cœur de cet ouvrage qui mêlant différents points de vues féministes, paraît plein de contradictions, traversé d'enjeux idéologiques et subjectifs disparates : à lire, ou à relire, ne serait-ce que pour cela.

Nathalie Brié
 
 
 
Comportementalisme & démocratie
 
 


Sans partir aux Amériques, le Candide de Voltaire trouverait un nouvel Eldorado dans la bonne cité d'Orléans. Finie l'insécurité ; les caméras et la police du tramway veillent à éloigner les sauvageons du centre ville, comme Jehanne avait autrefois bouté hors de France ces maudits Anglais, dont pourtant, la stratégie libérale nous fascine tant aujourd'hui.
Orléans, historiquement ville close, où les anciens condamnés n'avaient pas accès, redore le blason de ses traditions, et fait la Une des journaux télévisés en exhibant un pauvre bougre tuméfié par des vandales, à la veille de l'élection présidentielle de 2002.
Tout cela ne sera bientôt plus qu'un mauvais souvenir, par la magie d'une politique aussi sécuritaire que déterminée : celle de la tolérance Zéro. Le rôle d'une politique sécuritaire est d'abord de garantir à ceux qui ont de quoi consommer, la liberté de continuer à le faire sans crainte, sans interrogation sur les valeurs promues par une société de plus en plus addictive aux objets de consommation ostentatoire. Au nom d'une volonté de croissance, pour résorber un chômage dévastateur, l'objet convoité devient la promesse d'une jouissance qui nous fait citoyen. Ceux qui n'ont pas le moyen de consommer sont suspects ; des populations entières sont fustigées, dont le principal échec est de ne pas pouvoir s'intégrer à un monde de plus en plus dur professionnellement et socialement. Le libéralisme promeut le destin social individuel comme modalité d'évaluation de la qualité de l'être.
Le principe de tolérance zéro s'appuie sur un concept de dressage, censé valoriser les conduites positives, et sanctionner les autres. Mais la socialisation démocratique n'est pas fondée sur les seuls automatismes répétitifs : elle instaure le sujet dans sa dimension relationnelle ; le fonde dans une éthique de contraste et de diversité incompatible avec l'idée même de dressage. Elle s'appuie sur le libre arbitre qui caractérise l'être humain, et fait l'originalité de toute rencontre : au sens de l'altérité comme fondement et inauguration du principe subjectif.
Les méthodes simplistes de l'automatisation, véhiculées par le principe même de tolérance zéro, et de répression systématique, ne conduisent qu'à l'abêtissement, en uniformisant les comportements, et nient la nécessité du débat contradictoire, fondement incontournable du principe démocratique.
Le risque d'une telle politique est au contraire d'entretenir des haines de plus en plus violentes, d'aggraver les inégalités, et d'abandonner les plus pauvres à un sort dont plus aucun dispositif social, mis à mal par ailleurs, ne sera suffisamment efficace pour leur venir en aide.
Il est important de comprendre que c'est de nous dont il s'agit, lorsque l'on réprime nos enfants. Comment expliquer, sans tomber dans une démagogie en miroir, que
La démocratie, qui n'existe pas à l'état naturel, se construit sans relâche, dans la permanence des débats contradictoires. La culture ne naît pas dans l'adversité, mais dans la diversité, et dans les diverses cités : nous ne pouvons pas nous satisfaire d'une politique unilatérale, fondée sur la seule idée de répression des comportements déviants, mais au contraire dans une lutte collective contre les causes de cette marginalisation sociale.

Gilles Arnault

 
 
   
Idéologie familiale et protection de l'enfance
 
Idéologie familiale et protection de l'enfance sur l'ouvrage de Maurice Berger, L'échec de la protection de l'enfance (Paris, Dunod, 2003).

Si la révolte de Maurice Berger à l'encontre du système français de protection de l'enfance le pousse à une critique sévère et probablement à modérer, il n'en reste pas moins que ses propos jettent un pavé dans la marre du familialisme ambiant qui pollue, paralyse les décideurs politiques autant que les milieux professionnels.
On ne cesse d'entendre qu'il faut soutenir la famille, propos à propos duquel nous devons nous passer de définition précise : de quelle famille parle-t-on ? Soutenir la famille, pour quelle idéologie de la famille ?
Ce que j'interprète des propos de Maurice Berger est que dans une grande majorité des lieux où se pense et se pratique la protection de l'enfance, les acteurs sont équipés d'un prêt-à-penser qui précède l'élaboration de la pensée, la production des connaissance sur des situations toujours complexes et singulières.
Je partage pleinement ses propos quand il expose que certaines décisions administratives ou de justice, s'appuyant sur des expertises plus qu'insuffisantes, produisent des situations dans lesquels les professionnels s'enlisent ou contre lesquels ils luttent inutilement, avec un profond sentiment d'impuissance. Ce sont des situations de crise et d'urgence où se mettent en scène des «passages à l'acte» souvent aggravants voire traumatisants, à la fois pour le dit usager et pour le professionnel.
Les nombreuses critiques faites à l'ouvrage de Maurice Berger consistent notamment à discréditer son analyse au motif qu'il est un praticien, homme de la «clinique» ne disposant pas de l'appareillage nécessaire à une approche critique d'un système de dimension nationale, complexe car au carrefour du politique, du juridique et de l'action sociale.
Mais ce qui, selon moi, est le plus à craindre de son propos effectivement fondé sur l'expertise clinique psychiatrique, c'est qu'il peut amener vers un écueil scientiste : il s'agirait de confier toute décision judiciaire ou administrative à un expert, seul en capacité de produire une évaluation, une connaissance de la problématique du sujet et de définir le dispositif relationnel à mettre en place pour assurer le développement de l'enfant.
Si l'évaluation, dans le système de protection de l'enfance, est un outil fondamental à développer, il reste un outil à mettre en œuvre par des professionnels, cliniciens de la relation, dont l'approche transdisciplinaire convoquera à l'analyse les dimensions sociologiques, psychologiques, culturelles des situations...
En tout cas, l'intérêt de cet ouvrage est de rappeler que la protection ne va vraiment pas de soi.

Sylvain Renouf