aller directement au Journal de février 2003
aller directement au Journal de mars/avril 2003
aller directement au Journal de mai 2003
aller directement au Journal de juin 2003
le journal / janvier 2003
 

La guerre en trois dimensions

 

 

 

A l'heure où, après la prise de Kaboul, le gouvernement des Etats-Unis prépare ses troupes pour une nouvelle croisade en Irak, beaucoup s'indignent contre cette volonté impérialiste d'imposer, dans toute la région du Golfe arabo-persique, un pouvoir politique favorable aux intérêts économiques de l'hyper-puissance.
Lutte armée entre Etats et, lorsqu'elle est dite «civile», entre groupes sociaux d'un même Etat, la guerre est bien «continuation de la politique par d'autres moyens» (Clausewitz), prédominance de la violence militaire sur la lutte politique, sans que l'une ne cesse d'épauler l'autre. Cette dimension, constitutive de tout conflit armé, est corrélée aux enjeux économiques (contrôle des ressources énergétiques, par exemple) dans l'explication des conflits.
De prime abord donc, la «croisade du Bien contre le Mal» annoncée par Georges W. Bush peu après les événements du 11 septembre, outre son manichéisme exacerbé et son anachronisme notoire, apparaît comme une mystification médiatique destinée à taire les intérêts politico-économiques en jeu. Pourtant, la formule employée par le président américain peut aussi offrir un certain avantage à l'analyse polémologique : elle permet de rendre visible une troisième dimension, trop souvent méconnue et cependant indispensable pour penser la guerre.
Les croisades désignent les expéditions militaires en Terre sainte organisées par l'Eglise du XIe au XIIIe siècle pour délivrer les lieux saints occupés par les musulmans. Phénomène historique de premier ordre lié à l'expansion globale de la Chrétienté occidentale, la croisade était pour les croisés une façon d'assouvir leur désir de terres et de richesses outre-mer. Mais il faut aussi, rappelle l'historien Jacques Le Goff [La civilisation de l'Occident médiéval (Champs/Flammarion, 1964, 1982, pp.53-55], «accorder une attention spéciale au contexte mental et émotionnel de la croisade. (…) l'Eglise avait su répondre à une attente et elle réussit à faire de l'esprit de croisade le cristallisateur des désirs vagues et des inquiétudes sourdes de l'Occident.»
En d'autres termes, on ne peut expliquer la réalité complexe des croisades médiévales sans considérer leur dimension idéologique.
De même, l'annonce d'une guerre en Irak (et ailleurs), comme l'exprime clairement le président des Etats-Unis, a aussi pour enjeu l'imposition d'un ordre symbolique, garant de l'ordre économique et social dominant et comparable dans son principe à celui que l'Eglise chrétienne tentait d'instituer par les croisades. La guerre en Irak (tout au moins la menace qu'elle représente) permet aussi de définir des camps (le Bien/le Mal), de s'y positionner sans nuance («qui n'est pas avec nous est contre nous»), de configurer des représentations idéologiques intégrées dans le système complexe de justifications du capitalisme mondialisé (le monde libre défend la liberté), de cristalliser les inquiétudes occidentales face aux résistances plus ou moins violentes des nouveaux infidèles, mauvais sujets de la mondialisation libérale. C'est pourquoi aucune guerre n'est jamais seulement une affaire de violence, d'intérêts économique et de lutte politique.

Patrick Chaudon
 

 

Tout texte publié dans ce Journal est soumis à débat :
exprimez-vous, chère lectrice, cher lecteur !

 
     
A lire, à discuter : Michel de Certeau    

 

Michel de Certeau est mort en 1986. Plusieurs rééditions récentes de ses ouvrages, une volumineuse biographie intellectuelle, plusieurs revues qui lui sont consacrées peuvent - doivent - être l'occasion de (re)découvrir une œuvre passionnante, multiforme et difficilement classable. Rechercher ses ouvrages en librairie nécessite en effet d'en parcourir divers rayonnages qui vont de l'histoire à la psychanalyse en passant par la religion, la sociologie, la linguistique… Ce vagabondage, ce «braconnage» toujours rigoureux dans les champs multiples des sciences humaines, Michel de Certeau en paya le prix auprès des gardiens des temples institutionnels, qu'il s'agisse de l'Eglise, de l'Université ou des diverses écoles qu'il fréquenta (il fut des premiers avec Lacan à la fondation de l'Ecole freudienne de Paris). Jésuite, ayant un rapport à la fois loyal et «faible» avec l'institution ecclésiale, il parvint sans se défroquer à négocier la liberté de circuler, de penser et d'écrire en interrogeant sans concession son institution d'appartenance et les prétendus «sciences religieuses». Il en paya là aussi le prix, en se voyant notamment refuser le titre de docteur en théologie.
A l'université, ce ne fut guère mieux puisqu'il dût son meilleur poste... à l'université de San Diego, en Californie. «Oh, ces curés défroqués, ils nous emmerdent !», disait de lui François Furet, alors président de l'EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales) où Michel de Certeau finit tout de même par obtenir un poste après un premier échec.
Du côté de la psychanalyse, Michel de Certeau fit donc partie de l'Ecole freudienne de Paris, jusqu'à sa dissolution en 1980. Il en était sans doute un des seuls membres à n'être pas analyste, et sans doute à n'avoir pas fait d'analyse. C'est d'ailleurs dans cette position d'étranger, de passant, voire de passeur, que Michel de Certeau fut le plus pertinent.
Pour ses obsèques, il avait voulu que soit entendue la chanson d'Edith Piaf, «Non je ne regrette rien», dont le refrain se termine - ultime clin d'œil d'un historien pas très catholique - par un savoureux «Je me fous du passé !»…

 

Philippe Jouary

Des publications de Michel de Certeau :
- Histoire et psychanalyse, entre science et fiction (Paris, Gallimard coll. Folio).
- L'écriture de l'histoire (Paris, Gallimard, coll. Folio/Histoire)..

Des publications sur Michel de Certeau :
François Dosse, Michel de Certeau, le marcheur blessé (Paris, La Découverte). Collectif, Michel de Certeau, les chemins d'histoire, (Bruxelles, éditions Complexe, 2002).
Collectif, «Michel de Certeau, histoire/psychanalyse : mises à l'épreuve», (revue EspacesTemps,)


a g e n d a
   
 
manifestations où les orientations de Pratiques Sociales sont investies sur des problèmes, questions, thèmes divers
   
 

 

Analyse des pratiques professionnelles.
Démarche régulièrement menée par des consultants de Pratiques Sociales, notamment auprès d'équipes de travail social.
- Calk, association de prévention spécialisée à Bordeaux,
Une journée par mois. Intervenant : Saül Karsz, philosophe, sociologue..
- Association Revivre, CRHS, à Laval.
Une journée par mois, auprès de plusieurs équipes. Intervenant Jean-Jacques Bonhomme, psychosociologue.
- Association Les papillons blancs, à Saint-Cloud.
Une journée par mois. Intervenante : Marga Mendelenko, psychanalyste.
- La brèche, club de prévention, à Roissy-en-Brie (77680)
Une journée par mois. Intervenant : Saül Karsz

Conférences-débat
Exposés demandés à Pratiques Sociales, ou nominalement à l'un de ses membres, toujours suivis d'un large débat avec les participants.
- Samedi 8 février, après-midi, à Brest
Saül Karsz, «Le suicide est-il un acte individuel ?» (journée annuelle organisée par SOS Suicide - Brest
- Jeudi 13 février, journée, à Lille
Saül Karsz, «Pourquoi la parentalité est-elle un enjeu des politiques publiques ?»

 

Pratiques Sociales,
en collaboration avec l'Espace Jean Vilar, cinéma municipal de la ville d'Arcueil,
organise des cycles de cinéma-débat,
un mercredi soir par mois.
Chaque cycle porte un thème
et s'étend sur trois mois :
premier et deuxième mois, film suivi de débat; troisième mois, pas de film mais forum-débat avec des intervenants venant d'horizons différents, avec toujours la participation de l'ensemble des personnes présentes à la séance.

Voir l'annonce
 
 
 
         
 
     
Le Séminaire Déconstruire le social, édition 2003

 

Partenaire du Séminaire Déconstruire Le Social, l'association nationale d'entraide dite ANEF recherche plusieurs éducateurs pour la création de son service de prévention spécialisée à Arcueil-Cachan.

Travail de rue, actions participatives et citoyennes avec des usagers, mobilisation d'un partenariat engagé, organisation de forums/débats : ce nouveau service entend développer une démarche innovante de recherche-action avec Pratiques Sociales.

Adressez vos candidatures à :

M. Joël Pouliquen, ANEF du Val-de-Marne, service de prévention spécialisé, 2 place Henry Didon 94100 Arcueil tél. 01 45 46 44 50

 

Le Séminaire Déconstruire le social entame en 2003 sa quatorzième année d'existence : bonne occasion pour en rappeler la démarche et le fonctionnement.


Leitmotiv : ne pas céder sur la question du pourquoi. Sans nullement se désintéresser du fonctionnement des gens et des choses, sans négliger comment ça se passe, en se souciant donc de la vie concrète, il s'agit de maintenir vivante la question du pourquoi, - pourquoi ça marche comment ça marche, selon quelles logiques, d'après quels enjeux, qui en bénéficie, qui en pâtit. Considérer que la question du sens est une question de la vie quotidienne.
La pertinence théorique est condition d'efficience pratique. Certes, il ne suffit pas de la théorie pour que la pratique de chacun devienne automatiquement aisée et transparente, pour que la lucidité du praticien survole toute énigme, pour ne plus succomber à aucun mirage. Mais c'est le travail d'élucidation théorique, c'est la rigueur des concepts et des argumentations qui permet de se tromper un peu moins de diagnostic, donc de cible, donc de manière de faire. C'est la théorie qui permet d'apprendre de la pratique.
Démarche amorale, non consensualiste. Amorale veut dire ici sans jugement de valeur, sans se poser en distributeur de bons points. Non consensualiste : le Séminaire Déconstruire le social ne vise pas à mettre d'accord toutes les personnes et tous les groupes qui y participent, mais à développer avec le maximum possible de gens une démarche d'interrogation qui débouche sur des postures partagées, sur des interventions communes. Autrement dit, le débat est ici amical, et surtout contradictoire : puisque il s'agit de débat ! Sont cependant à exclure, le narcissisme des petites différences (Freud), et toute opération de «renvoi d'ascenseur». Il s'agit de forger des accords argumentés et des désaccords intelligents. Produire, non pas des vérités ultimes, mais des repères dont chacun puisse se servir en dehors de l'amphithéâtre Durkheim.
Chaque mois, le Séminaire se déploie sur deux - trois séances, voire plus. La première se déroule à l'amphithéâtre Durkheim, quelque peu solennel, pas forcément confortable, mais fort sympathique et accueillant : c'est la séance de l'exposé oral et de sa première discussion, également orale. La deuxième séance se passe chez chaque participant : quand celui-ci se décide à envoyer par écrit ses réactions aussi motivée que possible, au dernier exposé, ou à des exposés précédents. Cette contribution écrite est insérée dans le Compte-rendu de la séance, ou dans une édition ultérieure. Troisième séance : un compte-rendu suit chaque exposé-débat, celui-ci faisant l'objet d'une réécriture plus ou moins complète qui reprend le schéma oral mais le développe davantage ; il y a troisième séance quand les personnes inscrites au Séminaire travaillent ce Compte-rendu mensuel, l'épluchent, le questionnent, le critiquent, en discutent avec d'autres personnes participants ou non au Séminaire, portent témoignage de leur lecture...
Le Séminaire Déconstruire Le Social propose un travail de formation, d'auto-formation, d'échange de savoirs, de rectification et de mise à l'épreuve. Tout ceci n'est pas sans conséquences sur le travail professionnel de chacun, ni sur chacun personnellement.

 
 
le journal / février 2003

 

Fin janvier, plus de 100 000 personnes ont participé au troisième Forum social mondial de Porto Alegre. Moment décisif de "l'altermondialisme", ce grand rassemblement pour une autre mondialisation est devenu désormais institution planétaire, symbole majeur de la nouvelle résistance à l'ordre libéral. "Un autre monde est possible !" ont crié les manifestants. Programme réjouissant bien sûr. Mais le répéter à satiété ne fera pourtant advenir aucun monde meilleur. Alors de quoi au juste peut-on, faut-il se réjouir ?

Dans ce mot d'ordre, l'écho d'un processus original transparaît, se manifeste en filigrane : l'émergence et le développement d'une contre-offensive à l'hégémonie néo-libérale, d'un mouvement social transnational, progressiste et critique, et qualifié, trop rapidement par ailleurs, de "société civile mondiale" (cf. Alternatives internationales, janvier-février 2003, n°6). Comme tout processus, il est très difficile, sinon impossible de le dater. De toute façon, l'intérêt d'un processus n'est nullement dans son origine, forcément incertaine, toujours indiscutable donc. Il est dans sa dynamique propre.

Ce mouvement, évoluant de l'anti vers l'alter-mondialisation, marque une différence essentielle avec les formes passées de l'engagement et de la contestation. Il ne s'agit pas d'une organisation centralisée. Plutôt une mouvance hétérogène, disparate, ouvertement contradictoire. Son combat est politique certes mais la question du pouvoir a été repensée, déplacée. Il s'agit moins de conquérir un pouvoir d'Etat que de participer autant que possible à des pouvoirs excentrés. Aucun modèle-clé ne cimente les actions et réflexions de ces nouveaux militants. Mais différents modèles de société, passés et présents, sont questionnés. Le Forum social mondial semble délivré de certaines formes d'enchantements passés. Il est sans Modèle, pas sans modèles. Sans manifeste, pas sans théories.

Tous ces aspects résument partiellement la difficulté de cerner les contours de l'altermondialisme, processus sans sujet, d'allure passablement désenchantée. Certains pourraient voir là un inconvénient, une faiblesse du mouvement, le signe de son impuissance. Mais il est déjà une victoire sur la résignation, ce pessimisme réactionnaire généralisé dont le néo-libéralisme eut tant besoin pour triompher. "Un autre monde est possible" rappelle que l'histoire est loin d'être terminée, que les idéologies n'ont pas disparu, que des projets de société restent à définir. Il s'agit d'un espoir bien sûr, pas d'une espérance. D'ailleurs, Porto Alegre n'est-il pas le port de l'Allégresse, en portugais ? A suivre donc…

 

Un processus sans sujet : Porto Alegre

 

 
 
 

 

 

«Le capitaine Jonathan,
Etant âgé de dix-huit ans,

Capture un jour un pélican
Dans une île d'Extrême-Orient
Le pélican de Jonathan,

Au matin, pond un œuf tout blanc
D'où sort, inévitablement,
Un autre qui en fait autant
Cela peut durer très longtemps
Si on ne fait pas d'omelette avant.»
poème de Robert Desnos
cité par P. Bourdieu, dans sa préface à
«La reproduction».

  Patrick Chaudon  
       
 
Y-a-t-il une cellule psychologique dans l'avion ?
 

Question : «Les psychologues, les psychothérapeutes, les psychiatres, tous les travailleurs de la santé mentale - c'est à la base, et à la dure, qu'ils se coltinent toute la misère du monde. Et l'analyste pendant ce temps ?
Réponse : Il est certain que se coltiner la misère, comme vous dites, c'est entrer dans le discours qui la conditionne, ne serait-ce qu'au titre d'y protester.
Au reste, les psycho - quels qu'ils soient, qui s'emploient à votre supposé coltinage, n'ont pas à protester, mais à collaborer. Qu'ils le sachent ou pas, c'est ce qu'ils font.»


Il arrive que Jacques Lacan ne soit pas facile à lire et à comprendre, mais à relire cet extrait de Télévision (coll. Le champ freudien, éditions du Seuil), force est de reconnaître qu'il lui arrivait aussi d'être d'une limpidité extrême et sans appel.

Aujourd'hui, la misère du monde se montrant sans doute par trop résistante au traitement, on retrouve nos «psy» au sein de ces fameuses «cellules psychologiques» dont aucun d'entre nous n'est désormais à l'abri si par malheur, il se trouve survivre à une catastrophe (c'est d'ailleurs bien connu, une catastrophe n'arrive jamais seule !). C'est du moins ce dont traite avec allégresse le petit ouvrage de Jacques Gaillard [Des psychologues sont sur place... Où nous mène la rhétorique des catastrophes ? Paris, éditions Mille et une nuits, 176 p., 12 €.]. Ce faisant, l'auteur se mêle de ce qui ne le regarde pas puisque son vrai métier, c'est de faire du latin et d'écrire des livres sur la Rome antique... Les psychologues sont sur place, indiquent les communiqués de presse ou les chefs de cabinet préfectoraux, dès qu'un fermier assiste à la crémation de son troupeau de vaches folles, qu'un train rencontre un camion, un enfant un pédophile ou qu'un avion se crashe. Ils sont sur place, nous dit Jacques Gaillard, pour manifester aux victimes que la société ne les laisse pas tomber : «Déjà, vous êtes au sol, et même plus bas que terre. Vous subodorez que vous êtes victime, on va vous le démontrer. Officiellement. Avec les mots que la science garantit, et au nom de la société. Pour vous restructurer, vous reconstruire, vous consolider. Ces mots de maçon le certifient en premier lieu : vous êtes une ruine. Que l'on visite du reste.» Mais poursuit l'auteur, ce n'en est pas fini. Il reste à faire son deuil, nous expliquent alors les psychologues, les journalistes et les avocats sur les marches du Palais de justice, et pour cela, il faut un procès, un coupable, une condamnation… et des indemnités. «Maintenant, on va pouvoir faire notre deuil», reprennent en chœur les parties civiles à l'énoncé du verdict si celui-ci est conforme à leurs attentes. C'est du moins ce qu'elles croient ou qu'on leur fait croire car maintenant qu'on ne pend plus haut et court et sur place les responsables désignés des catastrophes - il paraît que l'on pouvait jadis pendre un cheval jugé responsable d'avoir causé la mort d'un homme - et qu'on laisse aux condamnés moult possibilités d'appel, un deuil bien fait risque de prendre une bonne dizaine d'années.
A l'heure où l'on nous répète que nous sommes tous des victimes, à l'exception tout de même de quelques coupables aisément repérables, gageons que nos cellules psychologiques n'ont pas fini de proliférer !

  Philippe Jouary  
       
       
 
violences de l'école
   
 


Le lycée Corot, à Raincy, jouit d'une bonne réputation. Décembre 2002 : le Conseil d'Administration du collègue est informé par le Ministère de l'Education de l'inscription temporaire dans l'établissement de jeunes étrangers ne maîtrisant pas le français, et à qui un enseignement adapté devait être fourni.
7 janvier : arrivée des jeunes. 16 janvier : assemblée générale des enseignants contre l'introduction d'un module «français langue étrangère» dans leur établissement et «crainte que les nouveaux arrivants ne transgressent le règlement». 27 janvier : le maire Eric Raoult écrit à l'inspecteur d'Académie, dans le même sens. 30 janvier : cours interrompus pour les jeunes, transfert sur un lycée professionnel. [Le Monde du 8 février 2003].
On parle souvent des violences à l'école ; beaucoup moins, des violences que produites par l'école, et par ses représentants «cultivés».

   
 
Discours...
 
 

 

Depuis trop longtemps, le régime TOTALitaire de Saddam Hussein accumule les provocations à l'égard du monde libre et se croit EXXONéré de toutes représailles. Nous avons jusqu'à présent conservé notre sELF-control en proposant à Bagdad dESSOlutions pacifiques. Mais le manque de coopération des irakiens nous contraint désormais à une action à plus grande éSHELL. L'heure de la MOBILisation a sonné. Le compte-à-rebours vers une intervention armée FINAle est déclenché. Mes chers concitoyens, soyez certains qu'en choisissant la guerre, j'AGIP pour la paix."

George W.Bush

   
 
le journal / mars & avril 2003
 
Pour l'émancipation et contre l'oppression. Oui, mais...
 
 

 

8 mars, date importante désignée selon deux formulations distinctes : journée internationale de la femme ou journée internationale des femmes. La nuance peut paraître anodine, bien sûr. Si anodine que l'univers médiatique s'en accommode très bien. L'usage de tel ou tel déterminant importe peu, est du moins secondaire au regard de la prise de conscience d'une oppression multi-millénaire. L'essentiel est de décrier ensemble, par des manifestations multiples, toutes les discriminations observées à l'encontre des femmes, de la femme en général.

Oui, mais... justement. Et si la nuance n'en était pas vraiment une ? Et si cette question de la femme ou des femmes, non soulevée, non discutée à l'occasion de cette journée, était prioritaire plutôt que secondaire ? Les actions politiques, les discours idéologiques sont-ils bien du même ordre, orientés dans une même direction, ancrés dans un même paradigme, selon qu'on vise l'émancipation de la femme ou l'émancipation des femmes ? En fait, se confronter à cette question permet assurément de saisir plus clairement les enjeux qui travaillent le mouvement féministe depuis ses débuts.

Celui-ci est traversé par des contradictions, qui concernent par ailleurs l'ensemble des mouvements pour l'émancipation et contre l'oppression de groupes dits «minoritaires» (homosexuels, noirs, etc). La lutte féministe n'est pas d'un bloc : quelle lutte, y compris bien sûr celle des classes sociales, pourrait prétendre à ce statut monolithique ? C'est une lutte clivée, complexe, au sein de laquelle sont mobilisés des positions antagonistes et des stratégies rivales...

Ainsi, la journée de la femme s'accorde avec un certain féminisme, pour qui le genre féminin déterminé par un sexe biologique, donc "naturel", fait fonction de socle fondateur, commun dénominateur capable de subsumer l'ensemble des femmes réelles. Il présuppose l'existence d'un être imaginaire, générique, universel, transhistorique : l'éternel féminin, que toutes les femmes réelles seraient censées porter en elles. Vision naturaliste, essentialiste que résument à leur façon les propos de Germaine Greer, féministe américaine de longue date : «être féministe, cela veut dire qu'avant d'appartenir à une race, une nationalité, une religion, un parti ou une famille, vous êtes une femme» (Germaine Greer, La femme entière, Plon, 2002, p.16). Cette position, qui mène la lutte au nom de la différence, est combattue par un autre féminisme, pour qui le genre, principe de division des sujets humains en un masculin et un féminin, est une construction sociale, historique. Pas de genre possible en dehors des sociétés humaines. Pas d'oppression transcendantale d'un genre par un autre, donc. Il s'agit alors de dévoiler les mécanismes historiques de l'oppression des femmes sans jamais oublier que chacune d'elles occupe une place spécifique, en tant que sujet idéologique, dans les rapports sociaux.

La journée des femmes rappelle que «toutes les femmes ne conçoivent pas leurs intérêts de la même façon, et que leurs conceptions de "l'intérêt" des femmes peuvent entrer en conflit» (Christine Delphy, L'ennemi principal, Paris, Syllepses, 2001, tome 2, p. 343).

    Patrick Chaudon
       
A voir, à discuter...

Depuis leur mise en place en mars 2000, les Soirées d'Arcueil attirent des participants de plus en plus nombreux et, surtout, actifs : des participants qui participent !
Rappelons-en l'organisation. Des séquences à thème se déroulent sur trois mois ; les deux premiers mois : projection d'un film suivi d'échanges ; le troisième mois, pas de film, mais un forum réunissant des experts (sociologue, philosophe, psychanalyste...) disposés à débattre aussi ouvertement que possible entre eux et avec l'ensemble des participants à la soirée.
Les échanges qui suivent chaque film, fort animés, évitent la langue de bois, chacun faisant état de son point de vue et de ses interrogations, et se prêtant volontiers aux interrogations des autres participants. Il en va de même pour le forum qui réussit à articuler des regards venant de disciplines différentes, trop souvent étanches les unes aux autres.
Sans oublier la sympathique salle de l'Espace Jean Vilar, qui facilite sans doute cette ambiance aussi studieuse que convivial.

L'objectif du groupe CLARIS est de clarifier le débat public sur la sécurité. Il existe une véritable demande sociale pour entendre un autre discours sur la délinquance juvénile, qui ne nie aucune réalité mais qui s'efforce de la comprendre de façon précise, sans a priori moralisateurs, et qui permette d'orienter la réflexion vers des propositions d'actions en profondeur, loin des simples politiques répressives fondées sur la «peur du gendarme» et sur la construction de nouvelles prisons.
Pour cette tâche, il est nécessaire d'essayer d'entreprendre une action collective et qui s'inscrive dans la durée. Dans cette optique, CLARIS a décidé d'intervenir régulièrement dans le débat public en diffusant gratuitement un bulletin d'information par la voie électronique et en ouvrant un site Internet.
Site bien fourni, bibliographie, agenda et commentaires régulièrement mis à jour, liens avec d'autres sites.
A visiter régulièrement !

http//www.groupeclaris.com
 
     
A G E N D A
     

samedi 17 mai, 38430 Moirans
Journée-débat organisée par le Collectif Enfants Parents Professionnels Isère (Ceppi) "Comment devient-on parent ?". Intervenant: Saül Karsz.
mercredi 21 mai, Casino de Deauville
Colloque organisé par l'Association des directeurs certifiés de l'Ecole nationale de la Santé publique: "Normes et qualité de vie de l'usager : paradoxe, complexité, dualisme ?" Saül Karsz: "Dialectique de la norme dans la politique sociale, un enjeu pour les directeurs".
samedi 24 mai, 10h - 17h - Strasbourg
Rencontre régionale organisée par la Fédération des Œuvres Evangéliques: "L'éthique associative face à la logique du marché : cohabitation ou confrontation ?" Table ronde avec un représentant du Medef, un théologien, un représentant d'Eurodiaconie (réseau protestant européen) et Saül Karsz.
mardi 3 & mercredi 4 juin - Ajaccio et Bastia
Journées régionales organisées par l'institut Méditerranéen de formation (Marseille) "Analyse des pratiques professionnelles en travail social" Intervenant : Saül Karsz
jeudi 5 juin, 9h - 17h Avignon
Journée régionale organisée par l'institut Méditerranéen de formation (Marseille) et des partenaires locaux. Intervenant : Saül Karsz
"SCENES ET MISES EN SCENE DU TRAVAIL SOCIAL"

Quelle pièce se joue dans le travail social, selon quel scénario, en vue de quel dénouement? Que font ses agents, souvent appelés les "acteurs"? Et qu'est-ce qu'ils ne font surtout pas? Quant aux usagers, tiennent-ils le rôle de personnes en difficulté, fragiles, en souffrance, exclues, - ou bien le rôle de sujets socio-désirants? Enfin, le metteur en scène, c'est-à-dire la politique sociale, comment distribue-t-il les rôles ? Et comment les différents personnages s'en acquittent ?

Elaborer ces questions est aujourd'hui, politiquement, professionnellement, personnellement urgent !


Galerie...
le journal / mai 2003

«Malgré la convocation matinale sur la Pnyx (colline d'Athènes), les citoyens restaient traîner à bavarder sur l'agora. Le moyen de faire la paix, ils s'en moquent. Pauvre cité !»

Ainsi se désolait Aristophane en 425 av JC de l'indifférence avec laquelle les citoyens (40 000 hommes libres, le dixième de la population d'Athènes) traitaient de la chose publique. En tant qu'Athénien libre, exercer sa liberté de faire de la politique est un devoir civique fondamental pour que cette démocratie participative de la minorité dominante puisse fonctionner correctement, si possible dans la paix. Mais les citoyens préfèrent bavarder sur l'agora, la place publique. Ils occupent la rue, certes, mais pas au bon endroit, pas dans le bon cortège.
Aujourd'hui, les citoyens forment aussi des cortèges, au point de sembler fusionner avec le lieu même du défilé. Ils deviennent «la rue» : la rue dit non…, l'épreuve de la rue…, le verdict de la rue...

Récemment, Jean-Pierre Raffarin nous rappelait pourtant que «ce n'est pas la rue qui gouverne». Lorsque la France d'en bas manifeste, elle se transforme en rue. Il n'a pas tort : la rue ne gouverne pas dans une démocratie. Pas n'importe laquelle bien sûr. Pas dans celle, moderne, ébauchée à grands traits chez des penseurs du XVIe siècle et redéployée sans cesse jusqu'à nos jours par la vaste et complexe idéologie libérale. Cette pensée politique moderne, corrélative de l'internationalisation progressive et expansive des rapports marchands capitalistes, couple bien la liberté et l'individu. Liberté-individu : deux édifices conceptuels majeurs dans nos sociétés industrielles occidentales avancées, pierre angulaire d'une lecture libérale de la démocratie. Car à quoi sert la politique, si chère à Aristophane, du point de vue libéral ? Assurément elle permet le gouvernement d'un Etat. Mais elle permet aussi à l'individu libre d'exercer sa liberté… de ne pas faire de politique justement, d'échapper à la politique. Elle garantit à chaque individu isolé le droit de pouvoir jouir librement de sa sphère privée, cellule organisatrice de la bien nommée «société civile». Tel est le fondement de la politique au sens libéral : la démocratie représentative, apparue comme son nom ne l'indique pas, avec l'ascension politique et économique de la bourgeoisie.

Ces derniers temps, les projets de réformes de nos représentants semblent bien préoccuper un peu quelques bavards agoraphiles (par ex. plus d'un million de manifestants selon la police le 13 mai dernier). Les résistances dressées contre ces mesures ont quelque peu fait vaciller le mythe de l'intérêt général. Dans notre démocratie représentative, il arrive que les représentants au pouvoir ne parviennent plus à faire croire à l'homme de la rue qu'ils représentent «la nation souveraine». Des choix de classe se projettent à travers leurs mesures, résolument antagoniques avec d'autres choix, avec une autre politique (supposée impensable, irréaliste…). Pour les dirigeants comme pour les manifestants, il s'agit bien d'un combat. Celui-ci ne se mène pas seulement dans l'isoloir, à l'Assemblée nationale ou en conseil des ministres, - mais aussi dans la rue, dans les journaux, dans les entreprises, les syndicats, les associations , à l'école même. Combat jadis désigné par son concept : la lutte des classes dans sa triple dimension politique-économique-idéologique. Ce concept fournissait une grille de lecture aujourd'hui abandonnée pour penser le monde social et son impossible harmonie. Il ne fait plus recette, y compris au sein des partis de gauche. Mais il n'en demeure pas moins fort utile pour remettre un peu d'ordre et de cohérence dans la tumultueuse actualité sociale. D'autant qu'en son absence, certains risquent de partager le désarroi d'Ernest Antoine Sellière, président du Medef, s'exclamant publiquement au soir du 13 mai : «la France s'appauvrit dans la rue !».

  Patrick Chaudon
     
 
  L'école, le libéralisme…

Christian Morrisson, «La Faisabilité politique de l'ajustement», Cahiers de politique économique édité par l'OCDE, Organisation de coopération et de développement économique, N°13 chapitre «La meilleure stratégie pour stabiliser en cas de crise».
Texte complet sur le site de la FSU www.institut.fsu.fr.

«Si l'on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité de service quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire par exemple les crédits de fonctionnement, dans les écoles ou l'université. Mais il serait dangereux de restreindre le nombre d'élèves, ou d'étudiants : les familles réagiraient violemment à un refus d'inscrire leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l'enseignement, et l'école peut progressivement et ponctuellement, obtenir une contribution des familles, ou supprimer une activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école, mais non dans l'établissement voisin, de telle sorte que l'on évite un mécontentement général de la population.» (page 30).
«On peut ne pas remplacer une partie des salariés, qui partent en retraite, ou bien supprimer les primes, dans certaines administrations, en suivant une politique discriminatoire, pour éviter un front commun de tous les fonctionnaires. Evidemment, il est déconseillé de supprimer les primes versées aux forces de l'ordre : dans une conjoncture politique difficile où l'on peut en avoir besoin.» (p. 30).

     
 
 

 

Comme il existe dans le sud argentin, tout près de la ville d'Esquel, une mine d'or et d'argent à ciel ouvert, une compagnie minière multinationale majoritairement nord-américaine a proposé ses services pour l'exploiter. Mais comme les habitants d'Esquel savent que pour séparer l'or et l'argent de leur gangue on doit se servir d'arsenic et de cyanure, poisons qui risquent de s'infiltrer dans la nappe phréatique ; et comme les 300 emplois que la dite compagnie promet a grand renfort de barbecues, baskets et autres cadeaux ne trompent personne, une assemblée de voisins a exigé du maire et du conseil municipal l'organisation d'un référendum : pour ou contre l'exploitation de la mine ? 75 % de votants, dont 81 % «contre».
«Un peuple qui ne se vend pas, ne s'achète pas non plus», a affirmé l'un des habitants d'Esquel. C'était sans compter avec les dollars, si corrupteurs... ! Ni avec les gros bras arrivés de Buenos Aires. Ni avec les menaces de mort reçues par les voisins les plus en vue de l'assemblée.
Curieux de tant de zèle criminel, les voisins ont mené une enquête d'où il ressort que :
1) Selon son plan de travaux, en 10 ans l'entreprise compte extraire de l'or pour une valeur de 2,5 milliards de dollars. Ceci, sans y inclure le métal argent qui va avec.
2) Sous Menem [président précédent], le Parlement avait voté une loi selon laquelle l'État ne peut exploiter le sous-sol que par l'intermédiaire d'entreprises privées, lesquelles ont à débourser comme droit d'exploitation un maximum de 3 % de la valeur du minerai extrait à la sortie de la mine (inférieur au prix international du métal).
3) En supposant que la valeur de l'or extrait soit de 2 milliards, l'État, donc le peuple argentin, recevrait 60 millions de dollars. Cependant, comme le 3 % est un maximum, la province où est site la mine a établi un droit de 2 %. Cela ramène les 60 millions à 40 millions.
4) L'exploitation - dans le double sens du terme - ne s'arrête pas là. Une autre loi ordonne qu'en vue de développer les exportations passant par les ports du sud du pays (la Patagonie), l'État paiera aux entreprises exportatrices 5 % de la valeur des exportations réalisées. En résumé : Dans un laps de 10 ans, la multinationale majoritairement yankee exportera 2,5 milliards d'or, ceux-ci au prix de marché, en échange de quoi l'État devra la rétribuer avec 125 millions de dollars.
5) 125 millions qui payeront en impôts les Argentins, tous métiers et professions confondus, sauf les 40 millions qui seront encaissés par la province du Chubut (Patagonie).
Un journal nord-américain titrait : «La résistance d'un village empêche le développement minier de l'Argentine».

 
D. Esquibel et R. Fiordelisa
   
 
Galerie...
 

"La loi du désir"
Serge Cottet
Sorbonne, séminaire du lundi 12 mai 2003

 
   
le journal / juin 2003
Changer la société ?

 

«Sous la pression de grèves, de manifestations, voire d'émeutes, plusieurs gouvernements ont été obligés d'interrompre ou d'amputer sévèrement leurs programmes. […] Un programme interrompu par des grèves est un échec.»
[Cahier de politique économique n°13, Centre de Développement de l'OCDE).

L'OCDE aide les gouvernements à répondre aux défis économiques, sociaux et de gouvernance posés par une économie mondialisée. Les thèses soutenues donnent un cap à la politique du moment, en matière de finances publiques, éducation, santé, travail… Pour cette organisation internationale donc, les grèves sont d'une efficacité redoutable. Assurément ! La course au profit et l'accumulation du capital impliquent l'exploitation d'une force de travail humaine salariée. C'est dans ce rapport d'exploitation que les matière premières deviennent des marchandises. Et c'est bien la grève qui enraye ce processus.

Impatients de «changer la société», certains voudraient commencer par changer les comportements du consommateur : généreuse manière d'occulter les conditions sociales de production des marchandises, charitable façon de nier les mécanismes de l'exploitation du travail salarié.

Qui se contente sa vie durant d'acheter son café au commerce équitable, de boycotter Mc Donald's ou de rouler en bicyclette (autant de comportements fort louables) aura tout de même bien peu contribué à transformer l'ordre économique et social aujourd'hui dominant. La paupérisation croissante des pays du sud et, ne l'oublions pas, celle de larges franges de population des pays riches, n'est nullement l'œuvre de consommateurs malintentionnés. Ces évolutions comptent parmi les nombreuses conséquences d'une orientation économique, politique et idéologique mondiale au service de certains intérêts. Elles sont le fait d'un projet global et cohérent de marchandisation accélérée des biens et des services, notamment ceux encore monopolisés par les Etats (éducation et santé comprises), ainsi que de l'ensemble du vivant. Se dresser contre ce projet néo-libéral tel qu'il se dessine en France, en Europe et dans tous les pays riches, exigera bien autre chose que des condamnations morales et autres invectives à l'adresse du consommateur irresponsable. D'autant que la consommation personnelle met en jeu un rapport social : «l'usage des produits est déterminé par les conditions sociales dans lesquelles se trouvent placées les consommateurs, et les conditions elles-mêmes reposent sur l'antagonisme des classes» (K. Marx, Misère de la philosophie [1847], Petite bibliothèque Payot, 1996, p. 93).

«Changer la société», formule sans lendemain, forcément idéaliste ? Pas sûr, à condition toutefois d'entendre la société comme une société clivée, une société de classes. Changer la société pourrait alors signifier contribuer à transformer les rapports sociaux, tenter de satisfaire d'autres intérêts. Il ne s'agit plus d'un vœu pieux mais d'un projet politique, dont la portée dépendra de l'appui du monde du travail. S'orienter dans cette voie peut aider à ne pas (trop) se battre contre des moulins à vent.

  Patrick Chaudon      
     
  La «bonne distance» dans la relation éducative ?

Notion équivoque car elle mobilise le présupposé d'une distance «adéquate» entre le professionnel et l'usager, telle une sorte de modèle, de parangon, d'idéal. Relation ni trop fusionnelle, ni trop étrangère. Ce présupposé donne prise à certaines illusions :
- Illusion de neutralité, car l'intervention n'infléchirait en rien la situation, et l'intervenant serait censé ne pas prendre position. Une professionnalité aguerrie serait le gage de cette supposée neutralité dite «bienveillante»... Une méconnaissance y est cependant à l'œuvre : la neutralité est une position engagée, non neutre par excellence. Selon les techniques professionnelles mobilisées dans les situations rencontrées, certaines dimensions sont majorées ou au contraire minorées, voire ignorées : les techniques ne sont pas indifférentes ;

- Illusion de maîtrise, car le praticien est supposé gérer l'intervention dans ses différents aspects, enjeux et objectifs ; il est censé dominer les situations. Cependant, quelle que soit l'expérience de l'intervenant, aucune relation ne parvient à la transparence, à une gestion harmonieuse des contradictions. La bonne distance bute inexorablement sur les résistances de l'usager, les idéaux du professionnel, les impasses de la relation d'aide...
D'après Freud, «gouverner, éduquer, psychanalyser sont trois tâches impossible». Intervenir dans ces trois registres met en cause l'illusion d'après laquelle on pourrait gouverner sans défaillances et déceptions, éduquer sans contraintes et résistances, psychanalyser sans erreurs d'interprétation, sans contre-transfert...
Pour nous, cet aphorisme freudien induit que l'éducation a partie liée avec la politique sociale, voire la politique tout court, avec des enjeux économiques et idéologiques, et des dimensions psychiques des différents sujets impliqués. La «bonne distance» est une notion surdéterminée.
Surdéterminée, car les intervenants comme les publics sont des sujets socio-désirants. Sujets de désir liés par des pactes conscients et inconscients, par des comptes réels et imaginaires à régler avec leurs parents, leur quartier, leur couche sociale… Sujets assujettis aux idéologies, soit à des représentations, des valeurs, des normes qui bornent leur compréhension des situations, imposent des limites à leur écoute, colorent leur interprétation. Le professionnel comprend ce que son armement théorique et son fonctionnement psychique le lui permettent ou pas. D'où la fascination à l'encontre de certaines situations, ou la très forte angoisse éprouvée à l'encontre d'autres.

Mais il y a encore autre chose. L'intervention se déroule au sein d'une politique sociale. Condition d'existence du travail social et médico-sociale, c'est elle qui définit les dispositifs et désigne les publics, induit les critères de normalité et d'anormalité, prescrit les misères dont il convient de s'occuper. La politique sociale autorise à se mêler des histoires des publics, à s'intéresser aux registres scolaires, affectifs, sexuels des enfants, aux affaires de conjugalité... C'est une des raisons pour lesquelles tous les usagers ne coopèrent pas facilement, voire résistent franchement aux projets dont ils sont les dits bénéficiaires, et pourquoi certains se livrent à des confidences, alors que d'autres se taisent inexorablement.
Délestée des dimensions psychique, idéologique, politique, la notion de «bonne distance» devient floue. Elle n'est pas un état donné de la relation, mais un processus dialectique entre implication subjective de l'intervenant et analyse aussi objective que possible de la pratique. C'est pourquoi la «bonne distance» nécessite une clinique de l'intervention sociale, soit une mise à l'épreuve des actes professionnels aux registres du savoir théorique, des investissements affectifs, des enjeux idéologiques et politiques...

Jean-Jacques Bonhomme

   
 
Agenda

prévisions rentrée septembre mi-octobre 2003

septembre
- Cycle d'analyse des pratiques professionnelles
(une fois par mois, Avignon).
- Journées d'étude
Inter-régionale des C.E.R. de Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon (Auch).

- Séminaire Fagerh :
«Accompagner, contractualiser, évaluer : trois dimensions des Centres de Rééducation professionnelle» (Marly-le-Roi).

octobre
- Cycle d'analyse des pratiques professionnelles
(une fois par mois, Fleury-Mérogis).
- Séminaire de Pau
(«Clinique de l'intervention sociale» [tous publics] et formation au Cafdes, Institut de formation de travailleurs sociaux et Pratiques Sociales).


Pratiques Sociales RENCONTRE 2003 : «Eduquer, accompagner, soigner, réprimer : enjeux et contraintes de l'intervention sociale» 13-14-15 octobre à Marly-le-Roi

Chaque année en juillet, le Bureau de Pratiques Sociales se met au vert en Dordogne :
au cours d'un stage gastronomique et intellectuel d'une semaine,
financé personnellement par les participants,
il procède à la mise au point du programme de l'année suivante.

         
   
Le Séminaire de Marseille
«Parentalité et interculturalité»

Une soirée mensuelle de janvier à juin 2004.
Partenariat :
IRTS Institut Régional de formation de travailleurs sociaux ;
IMF Institut Méditerranéen de formation, et Pratiques Sociales.
Direction scientifique : Saül Karsz
         
 
Galerie..
 

"L'esprit des lois"
Bertrand Ogilvie
Sorbonne, séminaire du lundi 3 juin 2003

 
 

"Subjectivité du rapport, objectivité de la loi"
Saül Karsz
Sorbonne, séminaire du lundi 23 juin 2003

 
.