Le GTD (Groupement Technique de Directeurs d’établissements et services médico-éducatifs du Var) a mis au travail la question du risque dans la fonction de direction, sous le titre « Diriger est risqué ». Deux intervenants ont proposé d’explorer cet exercice professionnel singulier, à partir du regard d’autres métiers :
Ä d’un côté, François Leray guide professionnel de haute montagne (GPHM) a interrogé le risque comme phénomène qui ne se gérera que pour autant qu’il aura été pensé, c’est-à-dire anticipé autant que faire se peut [= se préparer et se préparer à ; prendre en compte tous les éléments avant de décider ; savoir faire machine arrière ; être conscient de soi-même, de ses compétences et celles des autres autour ; rester attentif aux facteurs environnementaux ; etc.]. Continuer la lecture
Cet été encore, je suis parti pendant 45 jours en Argentine. C’était pour voir du pays, tel Ulysse, là où je suis né, ai vécu et travaillé pendant mes 26 premières années, il y a bien longtemps. Parti pour voir du pays dans ses dimensions politiques et culturelles, très fortement présentes et développées, y compris quant à une production éditoriale foisonnante, disponible dans des librairies immenses, où l’on s’installe sur des fauteuils quelque peu avachis mais confortables pour lire en sirotant un café… Au fait, la raison de mon voyage et de mes multiples séminaires fut le travail social, ses institutions et ses pratiques, ses circuits de formation universitaire, ainsi que les pratiques psys et enfin les dispositifs de formation des maîtres. Les frontières entre ces trois genres d’activité sont assez généralement perméables… La clinique transdisciplinaire telle que proposée dans les orientations de Pratiques Sociales fut maintes fois concrètement mise à l’épreuve dans l’analyse de cas. Au total, des expériences intéressantes, instructives, prometteuses, sur un plan subjectif, professionnel, théorique, idéologique. Des expériences vraiment réjouissantes, pour les gens, pour moi-même… Le leitmotiv d’après lequel l’idéologie et l’inconscient font nœud y prend progressivement et sûrement pied, de par les perspectives théoriques et les ouvertures pratiques qu’il rend praticables. Enfin, il n’est nullement exclu qu’un groupe Pratiques Sociales prenne forme en Argentine et au Chili ; dès mars 2012, la version en espagnol du PasDeCôté devrait commencer à circuler ; des journées d’étude régionales sont envisagées pour octobre 2013. [Saül Karsz]
Directeur d’un internat scolaire pour adolescents garçons de 12 à 18 ans[1] , placés par le service de protection des mineurs du canton de Vaud (Suisse), il m’a été donné l’opportunité de réfléchir à comment dans mes pratiques[2], je travaille avec et sous la question de l’idéologie. Vocable surchargé de connotations négatives, présenté comme si d’un coté il y avait l’idéologie et de l’autre, autre chose, de bon… de juste…, sans que l’on sache trop quoi.
Mais, que signifie l’intitulé : « idéologie et pratiques professionnelles » ?
Dans idéologie on peut voir des opinions, discours et pratiques en lien avec la condition sociale de l’émetteur, soit le point de vue de classe qu’il cherche à affirmer ou à refouler. Pas de neutralité idéologique, donc. Nécessité et intérêt pour les intervenants de se situer aussi explicitement que possible (B. Martinelli).
Les pratiques ne sont pas les praticiens (S. Karsz). Elles recouvrent bien plus que les seuls praticiens qui s’y engagent, elles concernent les cadres de référence, l’histoire sociale, les procédures, les publics… Les pratiques traversent les praticiens et les dépassent.
Des pratiques professionnelles désignent des activités rémunérées, faisant partie des conditions matérielles des intervenants. Ces conditions influencent leur manière de travailler, de se représenter leur activité.
Dans le quotidien de mon travail de directeur, cela va guider mes interventions. Au niveau de l’équipe éducative, cela commence dès l’engagement du personnel. En effet, si on s’appuie sur les idéologies comme des systèmes d’opinions et de pratiques, cela sous-entend qu’il y a plusieurs systèmes qui se confrontent, s’accordent et-ou divergent… Lors de l’engagement du personnel, on fait toujours vivre dans une équipe des valeurs et des options différentes, plus ou moins affichées ou sous-jacentes. A partir du moment où l’on a décidé qu’il n’y a pas une seule bonne manière d’accompagner des adolescents, on va entretenir la différence. Il faut donc accepter que des personnes qui ne défendent pas les mêmes options pédagogiques que vous soient membres de l’équipe. Une partie du travail de direction avec l’équipe consiste à mettre en avant les points de divergence non pas comme des fractures, mais comme des orientations à interroger. Dans les discours, et aussi dans les pratiques.
Les pratiques éducatives sont des idéologies en mouvement, en pratique justement. La manière de faire ranger sa chambre à un adolescent en foyer est une pratique professionnelle et, indissociablement, une pratique idéologique. Comment interpréter le refus d’un jeune de ranger sa chambre ? Acte de confrontation, mais aussi peut-être l’occasion de rappeler aux éducateurs que chez lui, il n’y pas la place d’avoir sa chambre, voire son lit…
Ce rôle des idéologies matérielles est trop peu pris en compte, trop eu peu parlé par les intervenants. Cependant, s’appuyer sur ce genre de lecture peut aboutir à confondre « excuser » et « essayer de comprendre ». Mais l’enjeu peut être totalement différent : j’y reviens plus bas…
Pour ce qui est des adolescents…
Une difficulté dans l’accompagnement des équipes, et des équipes éducatives en particulier, est la tendance à confondre la cohérence d’équipe et la convergence d’opinion. Il n’est pas rare qu’un intervenant dise que « l’important c’est de dire la même chose et faire la même chose » pour être cohérent « face » aux jeunes… En tant que directeur, je ne défends pas l’anarchie, ni l’insécurité dans l’institution, mais il faut savoir qui on cherche à rassurer.
A 13, 14, 15 ans les jeunes savent bien que les adultes ne sont pas toujours d’accord entre eux (depuis l’âge de 7 ans, avec la fin de la pensée magique[3]). Donc travailler avec les adolescents sur des points de divergence entre adultes, c’est une manière de lutter contre le fait qu’il y aurait UN sens commun. C’est questionner un élément significatif de l’idéologie dominante… ce que pratiquent déjà largement certains adolescents.
Cela demande beaucoup d’accompagnement de l’équipe, car pour des intervenants cet abord de leur travail peut devenir insécurisant. Ici se joue parfois le rapport du professionnel dans la représentation qu’il a de lui-même. S’il se perçoit principalement comme porteur (et donc transmetteur) de codes sociaux, il peut être confronté au fait de se sentir pris entre ce qu’il interprète comme norme[4] et la réalité du quotidien, il peut alors douter quant à sa fonction, de son travail. A contrario, celui qui perçoit sont travailles aux côtés des usagers, contre la société [.1] peut s’il entreprend un lecture critique de sa pratique à partir de questions autours des idéologies, s’apercevoir qu’il est porteur lui aussi de norme de la dite société.
Pour revenir aux jeunes, c’est leur permettre de « décoder » le monde dans lequel ils évoluent. Les jeunes sont-ils sans repères ? Sans doute devrait-on dire qu’ils ont d’autres repères que les générations passées. Dans un monde multiforme, permettre à des jeunes de penser la pluralité des idées, des opinions, des valeurs c’est aussi leur donner les moyens de s’assumer autrement que par le refus de ce que les adultes leur proposent. Ce positionnement est une posture idéologique, quoi qu’il en soit, que nous le voulions ou pas. Son analyse fait partie de l’intervention sociale.
Il s’agit de réhabiliter une certaine conception positive de ce que sont les idéologies : nullement en opposition au sens commun, mais comme une dimension incontournable dans la réalité sociale, chez les intervenants sociaux, les jeunes, les familles. Il ne s’agit pas de savoir si l’on voudrait ou pas faire de « l’idéologie », puisque les actes éducatifs en sont entièrement traversés. Mais plutôt de savoir par quelles idéologies sont traversés nos actes éducatifs.
Bibliographie
Fustier P. Le travail d’équipe en institution (Paris, Dunod, 2004)
Lebrun J.P. Y a-t-il un directeur dans l’institution ? (Paris, Presses de l’EHESP, 2009)
Martinelli B. «Management d’institution sociale, la nécessité de se situer idéologiquement» revue Empan, n° 78, 2010.
Karsz S. Pourquoi le travail social ? Définition, figures, clinique (Paris, Dunod, deuxième éd. 2011).
[1] Pour en savoir plus, www.homecheznous.ch
[2] Ce texte est le support d’une intervention réalisée lors d’un cycle de conférence à l’Université Populaire d’Arcueil (France)
[3] Système de représentations des tous petits qui leur font par exemple dessiner un soleil avec un sourire comme si c’était une personne. Et come si les personnes souriaient tout le temps !
[4] Norme est ici à comprendre comme tendance dominante.
[.1]D’accord avec SK pour dire que cette phrase n’est pas claire ; elle semble dire deux fois la même chose.
Directeur de services éducatifs qui interviennent dans le champ de la protection de l’enfance, je pense que sans la mobilisation du concept d’idéologie nous ne pouvons pas comprendre ce que nous faisons, ce que nous produisons dans et par nos interventions. C’est là, il me semble, la pertinence explicative du concept.
Prenons l’idée communément répandue que les jeunes dits des quartiers[i] manqueraient de repères. Comment est-ce possible ? Ces jeunes habitent et connaissent le quartier, les plus jeunes sont scolarisés, les plus âgés ont des emplois plus ou moins précaires entrecoupés de périodes de chômage.
Certes, le stationnement de certains d’entre eux dans les halls d’entrée des immeubles, leurs relations parfois conflictuelles avec le voisinage viennent perturber une conception socialement répandue de la cohabitation et de la vie en commun.
Cependant, que ce soit l’espace où stationnent ces jeunes, leurs tenues vestimentaires, leur langage, leur appartenance sociale, tout cela constitue des signes de reconnaissance, des manières d’être qui constituent autant de repères, permettant de se situer dans un groupe par rapport à un autre groupe. On peut esquisser l’hypothèse que ces manières d’être et de se comporter sont des idéologies conscientes et inconscientes qui se démarquent, s’opposent, voire entrent en conflit avec les idéologies courantes, voire hégémoniques.
Nulle absence de repère dans tout cela, mais des conceptions et des valeurs portées par des jeunes qui pour une part acceptent des règles [pas LES règles] de la vie sociale, pour une autre part les rejettent.
La dimension idéologique de cette lecture présente l’intérêt de mesurer des enjeux de l’action éducative. S’agit-il pour les travailleurs sociaux d’inculquer la bonne manière de vivre ensemble ou de comprendre que des résistances individuelles et collectives sont mobilisées au regard ce qui est présenté comme une manière unique et intangible d’être et de vivre en société? Il y a là un enjeu majeur de l’intervention sociale.
[1] Il y aurait donc des jeunes des quartiers et d’autres jeunes de… ?
Par Saül Karsz
Le titre que j’ai donné à cette intervention indique comment je compte traiter de la question de l’innovation sociale : en tant que question, justement, en tant que phénomène qui ne va nullement de soi, ni dans ses présupposés ni dans ses visées, moins encore dans sa portée. Ce ne sont donc pas seulement des entraves institutionnelles, politiques, économiques ou même personnelles qui rendent la mise en place de l’innovation malaisée : la catégorie en tant que telle, dans sa définition, n’a rien d’une évidence. Mon propos consistera alors à l’interroger, à la déconstruire : non pour en dire du mal, ni du bien non plus, mais pour tâcher de comprendre, partiellement sans doute, ce que recouvre cette appellation, – à contrôler. Condition nécessaire, me semble-t-il, pour que des pratiques innovantes soient facilitées, dans leur conception et dans leur réalisation. Continuer la lecture
Par Saül Karsz
La protection de l’enfance pose aujourd’hui toutes sortes d’interrogations, en termes professionnels, éthiques, économiques, et bien entendu politiques. C’est pourquoi elle est représentative de l’ensemble du travail social contemporain, à la fois de ses difficultés et impasses, et également de ses atouts, de ses perspectives d’avenir. Traiter de la protection de l’enfance peut alors aider à éclaircir des enjeux stratégiques de toutes les modalités d’intervention sociale et médico-sociale. A condition de s’entendre sur le genre de traitement qu’il convient de déployer. Les butées ne manquent pas. Une première butée ce sont les discours gestionnaires qui confondent la légitime nécessité de procédures de gestion avec ces procédures érigées en finalité nécessaire et suffisante du travail social. Lamentable confusion entre objectifs et moyens ! Je ne m’attarderai pas ici sur le rôle parfaitement contre-productif de cette façon de penser, ou plutôt de ne pas penser ; probablement elle relève de ce qu’en psychiatrie on appellerait « le délire gestionnaire ». Il faut sans aucun doute critiquer ce genre de postures, c’est-à-dire l’analyser de près, et tenter de dépasser les pratiques d’intimidation qu’il comporte. Mais à quel prix ? Eclate alors la deuxième butée. Car trop souvent on lui oppose une critique rêveuse, des protestations plus agitées qu’argumentées, passablement moralisatrices. Doléances en boucle, asthénie devant les difficultés actuelles comme si, jadis, le monde allait de soi, jérémiades nostalgiques d’un paradis d’autant plus perdu qu’en réalité il n’a jamais existé. Il est à craindre que ce positionnement pré-dialectique ne joue un rôle parfaitement démobilisateur, et laisse le champ libre à cela même qu’il dit combattre. Continuer la lecture
Tous ceux qui se sont occupés d’enfants savent Jusqu’à quel point nous devons être fous pour partager ce monde.
D.W. WINNICOTT.
La loi du 2 janvier 2002 rénovant l’action sociale et médico-sociale n’a pas fait naitre le Projet Individuel. Il est de tout temps et s’est exprimée de façon diverse. La loi en a seulement introduit la nécessité[1], au regard du législateur, pour des raisons liées à des actes de maltraitance dans un certain nombre d’institutions et à la nécessité après la loi de 1975 de réformer l’action sociale et médico-sociale.
La loi de 2002 préconise une prise en charge et un accompagnement individualisé (de l’usager) de qualité favorisant son développement, son autonomie et son insertion, adaptés à son âge et à ses besoins, respectant son consentement éclairé qui doit systématiquement être recherché lorsque la personne est apte à exprimer sa volonté et à participer à la décision. A défaut, le consentement de son représentant légal doit être recherché… Pour ce faire, un contrat de séjour[2] est conclu ou un document individuel de prise en charge est élaboré avec la participation de la personne accueillie ou de son représentant légal. Continuer la lecture