En France et ailleurs, des psychanalystes se sont largement impliqués dans le débat actuel à propos du mariage pour tous. Certains s’y opposent de par les questions de filiation, de forclusion possible de la différence des sexes, de l’effacement supposé des repères fondamentaux de la famille – dont père et mère -, nécessaires à la succession des générations…. D’autres, en revanche, «…déplorent l’utilisation insistante qui est faite du savoir psychanalytique afin de cautionner, dans le débat qui agite la nation, certaines des thèses opposées au projet de loi » [« Mariage pour tous : contre l’instrumentalisation de la psychanalyse», in www. LacanQuotidien.fr]. Continuer la lecture
Pérennisation d’une image, d’un mythe, d’une construction idéologique
Au printemps 1904, une grève de deux mois oppose le patron de la plus grosse fabrique horlogère de Cluses (Haute-Savoie) à des ouvriers qui demandent la réintégration de sept des leurs qu’ils estiment injustement licenciés. En juillet, les grévistes, soutenus par une partie de la population, manifestent devant l’usine quand des coups de feu, tirés par les fils du patron depuis une fenêtre, atteignent les manifestants faisant trois morts et une cinquantaine de blessés. Continuer la lecture
Sous ce titre, Le Monde (25.03.2012) proposait une analyse des récents événements de Montauban et Toulouse. Ce, au beau milieu de la déferlante médiatique qui a accompagné, pardon qui a inondé ces événements, surinformation non exempte de tergiversations diverses et d’opinions aussi définitives qu’imprécises. Sans trop d’efforts, chacun a pu apprendre beaucoup de choses sur ce qui s’est passé, – quoique pas forcément l’essentiel… D’où l’intérêt de s’attarder sur l’analyse citée. Continuer la lecture
Depuis quelques mois, les bulletins météo annoncent, en France, mais cela se fait déjà ailleurs, deux températures : l’une qu’on dirait réelle, mesurée, mesurable, objectivable, et l’autre appelée ressentie. Celle-ci fait intervenir d’autres variables (le vent, être à l’air libre ou sous abri), est davantage subjective et finalement plus complexe, sinon plus fine que la température objective. Continuer la lecture
Déjà Marx se demandait : qui éduque les éducateurs ? Voilà une question qu’on peut adresser à tous ceux qui entendent régir le destin d’autrui et dire mieux que quiconque ce qu’il est bon de faire et de ne pas faire. Certes, l’évaluation peut aider à prendre du recul et à esquisser des améliorations. Nous ne discutons pas, à Pratiques Sociales, de l’opportunité de l’évaluation, – mais du bien-fondé de certaines des procédures et des démarches, des présupposés et des visées concrètement en jeu. Continuer la lecture
Sexe biologique (mâle ou femelle), genre (féminin ou masculin), orientation sexuelle (hétérosexualité, bisexualité, homosexualité, transsexualité…) caractérisent différents registres plus ou moins contradictoires de la sexualité. Cette complexité est prise en compte par les théories « du genre », qui affirment la surdétermination du biologique par le socioculturel. Conséquence : génitalité et sexualité ne sont pas des synonymes interchangeables. On se souviendra que dès 1949, Simone de Beauvoir écrivait qu’« on ne naît pas femme, on le devient ». Fortement opposés à la diffusion de ses études sur le genre, 80 députés de l’UMP [Union pour la Majorité Présidentielle] ont demandé [à la suite d’associations familiales catholiques] le retrait des manuels scolaires de 1ere SVT [Sciences de la vie et de la terre] faisant état de ces hypothèses. L’un d’entre eux, Bernard Debré [professeur d’urologie], déclare que ces théories risquent de déstabiliser la construction identitaire des jeunes. (FR3, Ce soir ou jamais, 6/09/2010). Ces derniers sont supposés ne pas pouvoir accéder à cette complexité, alors qu’ils sont, en partie du moins, largement au courant déjà, sinon dans leur formation, au moins dans leurs pratiques… Continuer la lecture
« Le retour du refoulé est le processus par lequel les éléments refoulés, conservés dans l’inconscient, tendent à réapparaitre dans la conscience ou dans le comportement par l’intermédiaire de formations dérivées plus ou moins méconnaissables : les rejetons de l’inconscient [formule de Freud]. Lapsus, actes manqués et symptômes en sont des exemples. » [J.-F. Rabain, dans Dictionnaire international de la psychanalyse].
Définition à plusieurs égards intéressante. Tout en détaillant des fonctionnements inconscients dont aucun humain ne saurait manquer, elle décrit bien le sort contemporain du concept d’idéologie. Voilà un concept refoulé, forclos, intraitable, définitivement dépassé, qui ne cesse pourtant de faire retour, une et autre fois, obstinément, sous des allures différentes, en adoptant les oripeaux les plus extravagants. On ne parle plus d’idéologie, mais plutôt de principes éducatifs, de morale et d’éthique, de familles en difficulté, et, exemples paradigmatiques, d’humain et de normal. Il paraît même que certains sujet sont des asociaux ! Ces notions ont, toutes, un sens, – des sens, plutôt – qui divergent, qui s’opposent même selon les points de vue, les courants d’opinion, les intérêts. Comment le comprendre sans identifier les idéologies que ces notions confirment et celles qu’elles combattent ? On épingle les idéologies d’autrui, comme si soi-même on en était dépourvu : or, même les psys font des lapsus, développent des symptômes, pratiquent des actes manqués. Bref, on parle très peu d’idéologies, mais ce sont des idéologies qui font beaucoup parler ou abondamment se taire. Des idéologies, soit des conceptions du monde et de la société, des idéaux scolaires et familiaux, des orientations sexuelles… qui visent à perpétuer les rapports sociaux en l’état ou qui encouragent leur transformation. On peut manquer du mot « idéologie », mais certainement pas de la chose, notamment quand on préfère ne pas trop savoir sur quoi on est en train de se positionner…
Cette définition montre encore autre chose. Le destin du concept d’idéologie et le destin du concept d’inconscient ont, aujourd’hui plus explicitement que jamais, partie liée. Il est devenu impossible de traiter de l’un sans, d’une manière ou d’une autre, traiter de l’autre. Ils ne se surajoutent pas, de l’extérieur. Chacun est immanent, interne, intrinsèque à l’autre. Chacun est le symptôme de l’autre ! Ce qu’on entend par idéologie module des perceptions typiques et typées à propos de ce qu’est l’inconscient ; vice-versa, le déroulé d’une cure n’est pas, quant à lui, idéologiquement indifférent, ni ses effets uniquement subjectifs. L’idéologie ne relève pas uniquement du collectif : il y en a dans l’intimité la plus intime ; l’inconscient va de la chambre à coucher à la chambre des députés…
Impossible d’argumenter davantage, dans l’espace réduit de ce PasDeCôté. Importe surtout de souligner que ce nœud entre idéologie et inconscient et ses multiples ramifications théoriques qui sont aussi éminemment pratiques, est l’objet de travail à Pratiques Sociales. C’est à ce travail que vous êtes, cher-e lecteur-lectrice, convié-e.
Edito : LePasDeCôté N°23 / septembre 2011
Rares sont les domaines à l’abri de sursauts, d’incertitudes diverses et variées, de tensions plus ou moins exacerbées. L’activité individuelle et collective est soumise à toutes sortes de dégradations. L’activité ou, plus fréquemment encore, l’inactivité forcée. No future est, pour beaucoup de jeunes et de moins jeunes, l’avenir qui se profile devant eux. D’où l’indignation, qui réunit actuellement des milliers de jeunes dans différents pays européens, tout en inspirant des prises de parti, des déclarations et des écrits.
Comme tout autre, ce terme est redevable de ses contextes d’utilisation, qui en encadrent le sens et la portée. L’indignation contemporaine est propre des Indignés, tel que l’écrit le journal Libération : avec un « I » majuscule. Majuscule qui semble désigner un statut, une condition, voire une essence. On peut alors se demander ce qui indigne les Indignés. Ce sont les plans de rigueur, qui consistent à faire financer par les couches populaires et moyennes la crise, non pas de « la société », mais des logiques néolibérales qui la gouvernent. Ils s’indignent de l’austérité imposée à la majorité et de l’opulence garantie à la minorité. Les Indignés vivent l’impact mortifère des inégalités sur les conditions de vie, la répartition des biens et des richesses, les ressentis subjectifs, l’intimité personnelle, conjugale, familiale.
Mais la majuscule parait excessive. Tous les indignés ne s’indignent pas de la même chose, ni surtout de la même manière, ni avec les mêmes perspectives. Il s’agit, non pas d’une entité, mais d’un composite, d’un hybride.
Des indignés se scandalisent de ne pas accéder à la part du gâteau qui leur été promise (par qui ? par quoi ?). Ils ne questionnent pas le monde, mais juste leur place dans un monde dont le présent et l’avenir ne les tracassent pas outre-mesure. En termes d’économie politique : c’est la tendance à la prolétarisation des couches moyennes qui inspire pareille panique. C’est pourquoi d’autres indignés tâchent de repérer les enjeux idéologiques et politiques des temps actuels et d’agir en conséquence. Ils comprennent que le sort individuel n’est ni dissocié ni dissociable du sort collectif. Mais parvenir à cette compréhension implique de dépasser cette réaction irrémédiablement morale et moraliste, réactive, plus d’une fois réactionnaire, qu’est l’indignation.
Dans l’article de Saül Karsz paru dans les ASH du 27 mai dernier, une phrase fait énigme : « aucune pratique professionnelle n’est fondée sur des valeurs ; ces dernières constituent une tentative d’orientation des pratiques, mais nullement leur cause, qui est toujours historique et sociale ».
Faut-il entendre que les pratiques professionnelles ne sont pas portées par des valeurs ? N’est-ce pas pourtant ce qu’énonce la diversité des projets associatifs ou des services ? Le référentiel axiologique n’y est-il pas généralement présenté comme la charpente des orientations et des pratiques ?
Cette distinction des registres entre « fondement » et « tentative d’orientation » est une mise en question de l’idéalisme, lecture philosophique et politique qui postule le primat des principes idéologiques et théoriques sur le réel des pratiques. Poser, par exemple, l’égalité de traitement ou encore la référence à l’humanisme comme le substrat des actions éducatives revient à considérer ces idéaux comme cause première des actes professionnels. Dans une telle conception, les valeurs auraient leur liberté propre, une sorte d’existence parfaitement autonome. Elles ne seraient ni dépendantes ni corrélées aux rapports économiques et politiques. Or, si les valeurs jouissent d’une autonomie certaine, celle-ci reste toujours relative. C’est pourquoi elles n’ont jamais un rôle de fondement, de base, de point de départ. En les imaginant fondatrices, l’idéalisme spiritualise les valeurs, les désincarne et dématérialise. Or celles-ci naissent au sein des rapports sociaux, au beau milieu des luttes et des alliances entre des courants d’opinions, des manières de faire et de penser au sein d’une société donnée. Il existe, non pas les valeurs, mais des valeurs hétérogènes et opposées. Inscrites dans des conjonctures socio-historiques, les valeurs sont des références possibles, des vecteurs à investir et mettre à l’épreuve, mais surtout pas à appliquer tels des modèles auto-référencés.
Edito : LePasDeCôté N°16/nov210
Déficits économiques et idéologies sociales
Sont actuellement en cours des coupes sombres, plus que sombres même, des dépenses de l’Etat dans pratiquement tous les domaines. Leur effet le plus tangible est la diminution massive des prestations directes et indirectes servies à des secteurs précis de la population (couches moyennes et surtout populaires). Continuer la lecture
Par Saül Karsz
L’édito du numéro 987 (30 septembre 2010) de Lien Social part d’un constat : « tout fout le camp », détaillé par une énumération qui pourrait s’allonger pendant des pages et des pages. En France et ailleurs, de vastes domaines de l’existence individuelle et collective donnent l’impression qu’en effet tout fout le camp, implacablement. Le champ social et médico-social ne fait nullement exception. Pourquoi le ferait-il ? Ce constat rend encore plus prégnante une question complexe mais incontournable, que beaucoup se posent : que faire ?
Pareille question exige une compréhension aussi rigoureuse que possible de ce qui est en jeu aujourd’hui : on n’a jamais intérêt à se tromper d’adversaire ! Commençons par écarter une première posture aussi habituelle que catastrophiste. Ce sont les multiples dénonciations des temps présents, trop souvent nourries de la nostalgie d’un passé magnifié après-coup, mais qui fut, pour beaucoup de gens, difficile, très difficile, et auquel, quoi qu’il en soit, on ne retournera certainement pas. Contrairement à ce qu’affirment des auteurs pressés, nous ne vivons aucune « mutation anthropologique », « mise à mort de l’humain », « perte des repères », «cassure du lien social » et autres lieux très-très communs…
Pourquoi ne pas tenter de faire plus et mieux qu’idéaliser le passé et diaboliser le présent ? Voilà l’hypothèse que je souhaite soumettre au lecteur. A savoir : nous vivons à l’époque de la révolution néolibérale. Telle est la vérité contemporaine. Révolution, soit un processus de transformation relativement radicale des conditions de vie, objectives et subjectives, non seulement économiques mais aussi intimes. Non seulement collectives mais aussi individuelles. Ce ne sont pas uniquement des réformes, grandes ou petites, qui sont en cours. Ni non plus des modifications substantielles dans la production et la distribution – effrontément inégalitaires – des biens et des ressources. Sont également en cause la manière de naitre, de vivre et de mourir, la manière de penser, de se penser et de ne pas penser, les modalités du vivre-ensemble.
Ce n’est nullement l’humain qui est menacé de disparition, mais certaines de ses représentations, qui résistent mal aux offensives tous azimuts des doctrines néolibérales. Ce n’est pas rien, certes ! Mais ce n’est pas tout non plus. De même que le diagnostic sur une personne n’est pas cette personne, mais juste une des manières de la percevoir et de la traiter, les représentations avec lesquelles on s’approche du réel ne sont pas le réel. Celui-ci peut faire l’objet de bien d’autres représentations, de bien d’autres traitements…
Bref, ce n’est nullement de la fin du monde qu’il s’agit, mais de certaines de ses configurations idéologiques, humanistes notamment. Heureusement tout ne fout pas le camp, mais juste un certain nombre de nos naïvetés. Tous comptes faits, ce n’est pas forcément malheureux…
Restent alors des combats effectifs à mener : le combat des idées, capables d’aller au-delà de la dénonciation nostalgique et-ou de la diabolisation à outrance ; le débat argumenté quant à ce que peut et ce que ne peut pas l’intervention sociale et médico-sociale ; la défense, dans des actions collectives, d’une démocratie impossible à sauvegarder si ce n’est au prix de son extension ininterrompue. Faute de quoi, nous continuerons à faire, objectivement, le lit de cela même que nous dénigrons subjectivement.
[*] S. K. responsable des Journées d’Etude du Réseau Pratiques Sociales – Lien Social – Girfas, « Eduquer, accompagner, soigner… pourquoi et comment, aujourd’hui ? » (15-16-17 novembre 2010) www.pratiques-sociales.org tél 06 45 90 67 61
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