Idéologie

HANNAH ARENDT A DEUX VOIX – à propos de la banalité du mal

1-   Le  film de Margarethe Von Trotta, Hannah Arendt, retrace une période importante de la vie de la philosophe. En 1961, celle-ci participe comme grand reporter du New Yorker au procès d’Adolf Eichmann, chef nazi jugé à Jérusalem pour crimes contre l’humanité. Elle en tire son ouvrage, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (Paris, 1997, Gallimard). Continuer la lecture

Austérité à tous les étages

« Austérité » est le nom d’une cure douloureuse mais parait-il indispensable et urgente, sorte de purge imposée pratiquement partout en Europe pour éviter des maux supposés encore plus accablants. Cependant, ses causes, son impérieuse nécessité, voire sa durée sont tenus pour évidents, donc sous-entendus, opaques, non interrogeables. Pour cause : il aurait fallu expliquer comment et pourquoi on en est arrivé là… ! Continuer la lecture

Moralisation, transparence et autres zones d’ombre

Soyons précis. Cette moralisation est une variante de la morale en place dont il s’agit de corriger certains des dérapages trop visibles et des incohérences trop manifestes vis-à-vis du monde réel, du monde qu’elle est censée régir. Enjeu : certainement pas de venir à bout de ces traits récurrents du capitalisme que sont les privilèges exorbitants de certains et les misères et souffrances non moins exorbitantes de beaucoup d’autres. Continuer la lecture

Cheval roumain, bœuf français et panier de proximité

Findus, via une de ses filiales, a donc mis du cheval dans ses lasagnes de bœuf, c’est-à-dire dans les nôtres ! Durant 10 jours, les média ont traité le sujet sous deux angles : d’une part, l’enquête pour savoir comment cela est arrivé. D’autre part, des reportages sur la vente de proximité présentée comme une alternative à la grande distribution… Continuer la lecture

Auteurs à sacraliser ou pensées à réinventer ?

De très nombreuses manifestations ont accompagné le trentième anniversaire de la mort de Lacan, en 2011.  Parmi ces hommages, un ouvrage intitulé « Jacques Lacan, passé, présent » [Seuil, mars 2012], co-rédigé par l’historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco et le philosophe Alain Badiou. Dialogue entre  deux auteurs : chacun rend compte de la relation entretenue avec Lacan au cours des années 1960-70, puis revisite, à la lumière de ses réflexions, plusieurs questions problématiques contemporaines. Continuer la lecture

Les idéologies sont toujours chez l’adversaire ?

En France et ailleurs, des psychanalystes se sont largement impliqués dans le débat actuel à propos du mariage pour tous. Certains s’y opposent de par les questions de filiation, de forclusion possible de la différence des sexes, de l’effacement supposé des repères fondamentaux de la famille – dont père et mère -, nécessaires à la succession des générations…. D’autres, en revanche, «…déplorent l’utilisation insistante qui est faite du savoir psychanalytique afin de cautionner, dans le débat qui agite la nation, certaines des thèses opposées au projet de loi » [« Mariage pour tous : contre l’instrumentalisation de la psychanalyse», in www. LacanQuotidien.fr]. Continuer la lecture

Une affaire privée est une affaire publique privatisée

Un acteur français décide d’émigrer fiscalement en Belgique, précédé et suivi par bien d’autres. En même temps il obtient un passeport moldave, ce qui fait de la Moldavie une province belge, à moins que ce ne soit le contraire… ? Continuer la lecture

De la charité – Et si on passait le réveillon de Noël à penser ?

Dans le chapitre 2 de son livre « Pourquoi le travail social ? Définition, figures, clinique »,  Saül Karsz décline trois figures majeures des interventions sociales : « De la charité à la prise en charge, de la prise en charge à la prise en compte… ». Tout en étudiant comment elles sont souvent étroitement liées et imbriquées au sein des institutions, l’auteur réserve à la charité le discours le plus acerbe et le plus ironique. Continuer la lecture

Edito : Economie de droite, politique de gauche ?

« La politique – dit  une opinion répandue -  ne peut pas grand-chose, sauf à la marge, à tel point l’économie impose sa loi, ses mécanismes, ses contraintes, ses fonctionnements. » Cette impuissance supposée mérite interrogation. Bien entendu, il y va de la politique, de sa raison d’être et même de son efficacité qu’elle soit limitée, ne puisse pas tout, implique des compromis et des alliances, des ratages et des avancées. Continuer la lecture

Des gens qui nous ressemblent

Dans son édition du samedi 4 août, le journal Le Monde consacrait une pleine page à l’application gay Grindr via laquelle « 7 millions de messages sont échangés tous les jours pour trouver un partenaire sans palabres », selon le sous-titre de l’article. Le fondateur et PDG de GrindrLLC, Joël Simkhai,  justifie la création de cette application par un besoin personnel initial de « rencontrer des gays qui [lui] ressemblaient ». Lorsque le journaliste lui dit que l’application ne sert en fait qu’à la recherche de sexe rapide et immédiat, Joël Simkhai rétorque : « Le sexe est important, nous ne le nions pas, mais un grand nombre d’utilisateurs sont aussi à la recherche de socialisation ou de rencontres romantiques. Nous voulons tous passer du temps avec des gens qui nous ressemblent. C’est une réalité humaine ancienne. » Continuer la lecture

Idéologie ? Inconscient ? Les deux, bien entendu !

Valérie Trierweiler, compagne du président François Hollande, a donc écrit un tweet d’appui à l’opposant politique de Ségolène Royal, ex-femme du même président. Des commentaires en cascade ont suivi, sans lesquels probablement le minuscule événement en question aurait été plutôt un non-événement. Continuer la lecture

Perle du bac

« Les scientifiques, les artistes, les philosophes sont des hommes dont l’utilité demeurent mentale et pas autrement, et encore pas pour tout le monde. »

Hormis la faute d’orthographe  -  lapsus calami, que trouvons-nous dans cette amusante phrase ? Il y est dit des choses bien plus sérieuses qu’il n’y parait a priori, et notamment que les scientifiques, les artistes et autres philosophes sont des hommes. Uniquement des hommes ? Marie Curie, Camille Claudel et Olympe de Gouges, pour ne citer qu’elles, n’auraient donc pas leur place au Panthéon des penseurs et inventeurs ? Continuer la lecture

Choisir son identité sexuelle

Une récente loi argentine donne le droit de choisir son identité sexuelle sans passer par un examen médical, ni une intervention chirurgicale, ni non plus par une autorisation judiciaire. Il suffit de se faire enregistrer auprès de la mairie pour changer de nom et prénom et obtenir carte d’identité et passeport. Riches et multiples enseignements en découlent. Continuer la lecture

« De mémoires d’ouvriers »

Pérennisation d’une image, d’un mythe, d’une construction idéologique

Au printemps 1904, une grève de deux mois oppose le patron de la plus grosse fabrique horlogère de Cluses (Haute-Savoie) à des ouvriers qui demandent la réintégration de sept des leurs qu’ils estiment injustement licenciés. En juillet, les grévistes, soutenus par une partie de la population, manifestent devant l’usine quand des coups de feu, tirés par les fils du patron depuis une fenêtre, atteignent les manifestants faisant trois morts et une cinquantaine de blessés. Continuer la lecture

Ne pas voter, selon Alain Badiou ?

En 2007, Alain Badiou produisait une fulgurante missive « De quoi Sarkozy est-il le nom ? », assimilant la gouvernance de ce président à un « pétainisme transcendantal ». Cinq ans après, il poursuit avec une perspicacité redoutable : « Sarkozy, pire que prévu, les autres, prévoir le pire ». Dans cet opuscule, Badiou justifie de ne plus voter depuis les années 68. « Il est absolument vain…. si vous partagez le désir d’inventer une politique d’émancipation capable de faire pièce au monde tel qu’il est, de chercher des raisons politiques de voter. Continuer la lecture

Voter en France, en Europe

« Election, piège à cons ! », déclarait jadis Jean-Paul Sartre dans un célèbre édito de sa revue Les temps modernes. Déclaration pas entièrement fausse s’il s’agit de changer de régime, de renouveler les rapports de production et de répartition des biens et des richesses, de pratiquer la culture et non plus de la consommer, de tenter d’avoir une autre vie pour tenter de rêver autrement… Qu’en est-il de ce projet grandiose aujourd’hui, en France et ailleurs ? Continuer la lecture

PENSER LA QUESTION SOCIALE (débat critique du samedi 17 mars 2012 proposé à Paris par Pratiques Sociales)

C’est en 1883, à Buenos Aires (Argentine), puis en Italie et aux USA, que « la question sociale » apparait en tant que titre de journaux et publications émanant du mouvement libertaire. Un large espace y est donné au débat ; les luttes sociales y occupent une place centrale.

Au 19ème siècle, ère industrielle, des masses croissantes d’ouvriers, « paysans que la terre ne nourrit plus », envahissent les cités et,  soumis au bon vouloir des employeurs, rencontrent des conditions de vie à tous points de vue précaires. Continuer la lecture

Mais, qui évalue les évaluateurs ?

Déjà Marx se demandait : qui éduque les éducateurs ? Voilà une question qu’on peut adresser à tous ceux qui entendent régir le destin d’autrui et dire mieux que quiconque ce qu’il est bon de faire et de ne pas faire. Certes, l’évaluation peut aider à prendre du recul et à esquisser des améliorations. Nous ne discutons pas, à Pratiques Sociales, de l’opportunité de l’évaluation, – mais du bien-fondé de certaines des procédures et des démarches, des présupposés et des visées concrètement en jeu. Continuer la lecture

Il était une fois la société individualiste

Du café du commerce aux revues et journaux de grande diffusion en passant par une vaste littérature sociologique, psychologique, économique, politique…, il est entendu que nous vivons dans une société individualiste. Dissemblance capitale vis-à-vis d’un passé de plus en plus lointain que chacun peut vérifier quotidiennement. Gage de progrès et de modernité, d’affirmation de soi contre l’anonymat de masse, mais aussi témoignage de la difficulté à faire société, de la dilution du lien social, de l’effilochement des solidarités syndicales, politiques, sociales…  Cela dit, qu’en est-il vraiment ?

Dans son principe, une société est une trame enchevêtrée de rapports sociaux, liens interindividuels, situations personnelles, pratiques collectives, institutions, productions économiques et positionnements politiques, règles et lois, groupes, couches et classes sociales, configurations idéologiques diverses et variées…  Continuer la lecture

Eviter Marx, rejeter Lacan, mais encore…. ?

Dans « Retour à Reims », Didier Eribon déplie son histoire familiale et l’inscription de celle-ci dans la classe ouvrière. Il évoque  sa trajectoire personnelle axée sur le désir de fuir cette appartenance là. L’essai d’auto-analyse qu’il propose tranche avec ses travaux philosophiques sur Foucault, Levi  Strauss,  Lacan… Rédigé à la mort de son père, sujet haï par lui, car désigné comme violent, homophobe et résigné à son sort, Didier Eribon est amené à revisiter l’histoire familiale et a dépsychologiser le portrait des personnages pour en montrer les surdéterminations économiques et politiques et leur impact sur la subjectivité des uns et des autres. Continuer la lecture

Tragédie grecque, tragédie européenne

Par deux fois, la Grèce marque d’une empreinte forte la question démocratique. Dans l’Antiquité, tout d’abord, en inventant une forme particulière de gouvernement et de rapports sociaux dont nous sommes ou prétendons être les héritiers. Or, si la démocratie athénienne était bien le gouvernement du peuple par et pour le peuple, tous les hommes – ainsi que les femmes – n’en faisaient pas partie : quelques 5000 citoyens et non moins de 20 000 esclaves, barbares (étrangers) et autres asservis portaient le poids du système, le rendant possible au prix de leur travail et, quand leurs maîtres le décidaient, de leur vie. Moralité : la contradiction est constitutive, inhérente, consubstantielle aux régimes qui se veulent démocratiques. La démocratie n’a rien d’un bloc sans fissures. Continuer la lecture

Intérêt général ou intérêt particulier ?

«  Un vieil adage affirme qu’en matière fiscale, chaque niche est gardée par un molosse. Entendez un puissant lobby disposant d’un pouvoir de représailles, en général électoral. Il n’est pas absurde de mesurer la grandeur des responsables politiques à leur capacité de résistance et à leur volonté de faire prévaloir l’intérêt général sur des intérêts particuliers ». [Journal Libération, sept. 2011]

Les vieux adages nécessitent souvent quelque actualisation. En effet, à quoi les responsables politiques sont-ils réputés résister ? Et comment démêler l’intérêt général des intérêts particuliers ? Continuer la lecture

Anathème contre le genre ?

Sexe biologique (mâle ou femelle), genre (féminin ou masculin), orientation sexuelle (hétérosexualité, bisexualité, homosexualité, transsexualité…) caractérisent différents registres plus ou moins contradictoires de la sexualité. Cette complexité est prise en compte par les théories « du genre », qui affirment la surdétermination du biologique par le socioculturel. Conséquence : génitalité et sexualité ne sont pas des synonymes interchangeables.  On se souviendra que dès 1949, Simone de Beauvoir écrivait qu’« on ne naît pas femme, on le devient ». Fortement opposés à la diffusion de ses études sur le genre, 80 députés de l’UMP [Union pour la Majorité Présidentielle] ont demandé [à la suite d’associations familiales catholiques] le retrait des manuels scolaires de 1ere SVT [Sciences de la vie et de la  terre] faisant état de ces hypothèses. L’un d’entre eux, Bernard Debré [professeur d’urologie], déclare que ces théories risquent de  déstabiliser la construction identitaire des jeunes. (FR3, Ce soir ou jamais, 6/09/2010). Ces derniers sont supposés ne pas pouvoir accéder à cette complexité, alors qu’ils sont, en partie du moins, largement au courant déjà, sinon dans leur formation, au moins dans leurs pratiques… Continuer la lecture

Réenchanter la politique ?


Le devoir de la gauche, si elle est élue aux prochaines présidentielles françaises, sera, expliquait un récent éditorial de Gérard Courtois dans le journal Le Monde, de « réenchanter la politique ». A l’examiner de près, la métaphore paraît un peu courte, ou excessivement large.


Réenchanter implique qu’autrefois, ailleurs ou ici même, la politique était enchantée ; suite à certains événements, elle ne l’aurait plus été. La politique ainsi désenchantée serait devenue gestionnaire, organisatrice et fonctionnelle. Elle ne fait plus rêver. Au point qu’il n’est pas toujours évident de distinguer une politique de gauche et une politique de droite… Or c’est là un trait qui caractérise précisément le capitalisme, dans sa phase néolibérale de surcroit.  Selon Max Weber (L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme – 1904, 1905), le désenchantement du monde est un trait majeur de ce genre de régimes : progressive dilution de nombre de mirages, envoûtements et autres illusions, renvoi des dieux et autres entités extrahumaines dans la sphère des croyances privées, ceci libérant la place pour de puissantes accointances ecclésiales et financières à l’échelle globale. Karl Marx ne dit pas autre chose quand il remarque que, lors de son avènement, la bourgeoisie a fait plus de merveilles que toutes les civilisations passées ensemble, par exemple en convertissant les nobles idéaux chevaleresques d’antan en monnaie sonnante et trébuchante d’aujourd’hui… Continuer la lecture

Une démarche hautement défendable… mais qui pose questions

(A propos du quatrième de couverture de l’ouvrage collectif l’Appel des appels, pour une insurrection des consciences)

La démarche de ce collectif est conjoncturellement nécessaire à une époque où la rationalité néolibérale s’attaque sans trop d’états d’âme aux avancées progressistes et à toute initiative qui n’exhibe pas sa rentabilité mercantile. Depuis sa fondation fin 2008, l’Appel des appels ne cesse de compter de plus en plus de militants et sympathisants. La mobilisation est donc à l’œuvre.

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L’effondrement moral, il n’y a que ça de vrai !

« Avons-nous la détermination nécessaire pour nous attaquer à l’effondrement moral à petit feu [de la société] que l’on observe (…) depuis quelques générations ? », s’est demandé M. David Cameron, qui s’exprimait dans un centre pour jeunes dans le petit village de Whitney, situé dans sa circonscription de l’Oxfordshire, dans le centre de l’Angleterre.

Le premier ministre anglais a trouvé la bonne formule pour qualifier les récents événements londoniens (révolte, désordres, prise d’espaces publics, casses…). Comment, en effet, cela peut-il arriver, même sans adhérer à l’Europe, à l’euro, aux politiques communautaires ? Very very shocking! Quelle est la cause de ces effroyables événements ? Effroyables, en effet, puisque ce sont eux qui ont forcé l’appareil judiciaire à travailler à l’abattage, jour et nuit, week-end compris, pour condamner des centaines de participants qui ne pouvaient être que délinquants, obligatoirement délinquants, car ils se soulevaient contre l’ordre normal et inexorable du monde. D’ailleurs, face à quelques réticences de la police locale à employer trop fort la manière forte, il fut également nécessaire d’embaucher un spécialiste américain des « troubles urbains » (comparables aux troubles du comportement et autres TOC, mais en grand format). Finalement tout est rentré dans l’ordre, c’est le cas de le dire ! Certains sont rentrés en prison, d’autres sont rentrés dans leur désespoir, d’autres encore se sont demandés où ils pourraient rentrer, d’autres sont rentrés dans leur boulot habituel aux conditions habituelles…

Reste la bonne formule, tellement bonne qu’on peut s’étonner qu’elle n’ait pas été reprise dans d’autres pays où des révoltes majeures ou mineures grognent, sont matées, recommencent ailleurs. Car un peu partout la même lancinante question se pose : comment des gens peuvent-ils être anormaux ? Comment ne comprennent-ils pas que le monde ne saurait pas être différent de ce qu’il est ? Avec tous les efforts qu’on consent pour eux, rien n’y fait !

C’est pourquoi le diagnostic de l’effondrement moral formulé par le premier ministre pour expliquer les événements londoniens n’est pas entièrement faux. En effet, si on admet que les conditions de vie, économiques mais pas seulement, ne sont pas modifiables en profondeur, que le contraste est naturel entre les richesses vertigineuses de quelques-uns et la médiocrité de vie, la paupérisation croissante du plus grand nombre, si on admet que nous vivons dans des sociétés pléthoriques dans lesquelles, pourtant, des individus, des groupes, des couches sociales se limitent à survivre…, il ne reste alors que l’effondrement moral. Tel un symptôme, celui-ci dit ce qui, vu avec les lunettes du pouvoir, fait défaut en dernière instance, partant, ce qu’il faut toutes affaires cessantes, restaurer.

En attendant, quelque cabinet ministériel planche probablement sur un principe tellement évident qu’il ne fut guère énoncé jusque-là. A savoir : il est dorénavant interdit d’être pauvre sans s’avouer, individuellement et collectivement, que rien n’est plus normal et mérité. Voilà comment idéologie et inconscient sont à l’œuvre, surtout quand on n’en est pas au courant.

Témoignage : Idéologie et pratiques professionnelles

Directeur d’un internat scolaire pour adolescents garçons de 12 à 18 ans[1] , placés par le service de protection des mineurs du canton de Vaud (Suisse), il m’a été donné l’opportunité de réfléchir à comment dans mes pratiques[2], je travaille avec et sous la question de l’idéologie. Vocable surchargé de connotations négatives, présenté comme si d’un coté il y avait l’idéologie et de l’autre, autre chose, de bon… de juste…, sans que l’on sache trop quoi.

Mais, que signifie l’intitulé : « idéologie et pratiques professionnelles » ?

Dans idéologie on peut voir des opinions, discours et pratiques en lien avec la condition sociale de l’émetteur, soit le point de vue de classe qu’il cherche à affirmer ou à refouler.  Pas de neutralité idéologique, donc. Nécessité et intérêt pour les intervenants de se situer aussi explicitement que possible (B. Martinelli).

Les pratiques ne sont pas les praticiens (S. Karsz). Elles recouvrent bien plus que les seuls praticiens qui s’y engagent, elles concernent les cadres de référence, l’histoire sociale, les procédures, les publics… Les pratiques traversent les praticiens et les dépassent.

Des pratiques professionnelles désignent des activités rémunérées, faisant partie des conditions matérielles des intervenants. Ces conditions influencent leur manière de travailler, de se représenter leur activité.

Dans le quotidien de mon travail de directeur, cela va guider mes interventions. Au niveau de l’équipe éducative, cela commence dès l’engagement du personnel. En effet, si on s’appuie sur  les idéologies comme des systèmes d’opinions et de pratiques, cela sous-entend qu’il y a plusieurs systèmes qui se confrontent, s’accordent et-ou divergent… Lors de l’engagement du personnel, on fait toujours vivre dans une équipe des valeurs et des options différentes, plus ou moins affichées ou sous-jacentes. A partir du moment où l’on a décidé qu’il n’y a pas une seule bonne manière d’accompagner des adolescents, on va entretenir la différence. Il faut donc accepter que des personnes qui ne défendent pas les mêmes options pédagogiques que vous soient membres de l’équipe. Une partie du travail de direction avec l’équipe consiste à mettre en avant les points de divergence non pas comme des fractures, mais comme des orientations à interroger. Dans les discours, et aussi dans les pratiques.

Les pratiques éducatives sont des idéologies en mouvement, en pratique justement. La manière de faire ranger sa chambre à un adolescent en foyer est une pratique professionnelle et, indissociablement, une pratique idéologique. Comment interpréter le refus d’un jeune de ranger sa chambre ? Acte de confrontation, mais aussi peut-être l’occasion de rappeler aux éducateurs que chez lui, il n’y pas la place d’avoir sa chambre, voire son lit…

Ce rôle des idéologies matérielles est trop peu pris en compte, trop eu peu parlé par les intervenants. Cependant, s’appuyer sur ce genre de lecture peut aboutir à confondre « excuser » et « essayer de comprendre ». Mais l’enjeu peut être totalement différent : j’y reviens plus bas…

Pour ce qui est des adolescents…

Une difficulté dans l’accompagnement des équipes, et des équipes éducatives en particulier, est la tendance à confondre la cohérence d’équipe et la convergence d’opinion. Il n’est pas rare qu’un intervenant dise que « l’important c’est de dire la même chose et faire la même chose » pour être cohérent « face » aux jeunes… En tant que directeur, je ne défends pas l’anarchie, ni l’insécurité dans l’institution, mais il faut savoir qui on cherche à rassurer.

A 13, 14, 15 ans les jeunes savent bien que les adultes ne sont pas toujours d’accord entre eux (depuis l’âge de 7 ans, avec la fin de la pensée magique[3]). Donc travailler avec les adolescents sur des points de divergence entre adultes, c’est une manière de lutter contre le fait qu’il y aurait UN sens commun. C’est questionner un élément significatif de l’idéologie dominante… ce que pratiquent déjà largement certains adolescents.

Cela demande beaucoup d’accompagnement de l’équipe, car pour des intervenants cet abord de leur travail peut devenir insécurisant. Ici se joue parfois le rapport du professionnel dans la représentation qu’il a de lui-même. S’il se perçoit principalement comme porteur (et donc transmetteur) de codes sociaux, il peut être confronté au fait de se sentir pris entre ce qu’il interprète comme norme[4] et la réalité du quotidien, il peut alors douter quant à sa fonction, de son travail. A contrario, celui qui perçoit sont travailles aux côtés des usagers, contre la société [.1] peut s’il entreprend un lecture critique de sa pratique à partir de questions autours des idéologies, s’apercevoir qu’il est porteur lui aussi de norme de la dite société.

Pour revenir aux jeunes, c’est leur permettre de « décoder » le monde dans lequel ils évoluent. Les jeunes sont-ils sans repères ? Sans doute devrait-on dire qu’ils ont d’autres repères que les générations passées. Dans un monde multiforme, permettre à des jeunes de penser la pluralité des idées, des opinions, des valeurs c’est aussi leur donner les moyens de s’assumer autrement que par le refus de ce que les adultes leur proposent. Ce positionnement est une posture idéologique, quoi qu’il en soit,  que nous le voulions ou pas. Son analyse fait partie de l’intervention sociale.

Il s’agit de réhabiliter une certaine conception positive de ce que sont les idéologies : nullement en opposition au sens commun, mais comme une dimension incontournable dans la réalité sociale, chez les intervenants sociaux, les jeunes, les familles. Il ne s’agit pas de savoir si l’on voudrait ou pas faire de « l’idéologie », puisque les actes éducatifs en sont entièrement traversés. Mais plutôt de savoir par quelles idéologies sont traversés nos actes éducatifs.


Bibliographie

Fustier P. Le travail d’équipe en institution (Paris, Dunod, 2004)

Lebrun J.P. Y a-t-il un directeur dans l’institution ? (Paris, Presses de l’EHESP, 2009)

Martinelli B. «Management d’institution sociale, la nécessité de se situer idéologiquement» revue Empan, n° 78, 2010.

Karsz S. Pourquoi le travail social ? Définition, figures, clinique (Paris, Dunod, deuxième éd. 2011).



[1] Pour en savoir plus, www.homecheznous.ch

[2] Ce texte est le support d’une intervention réalisée lors d’un cycle de conférence à l’Université Populaire d’Arcueil (France)

[3] Système de représentations des tous petits qui leur font par exemple dessiner un soleil avec un sourire comme si c’était une personne. Et come si les personnes souriaient tout le temps !

[4] Norme est ici à comprendre comme tendance dominante.

[.1]D’accord avec SK pour dire que cette phrase n’est pas claire ; elle semble dire deux fois la même chose.

Retour du refoulé

« Le retour du refoulé est le processus par lequel  les éléments refoulés, conservés dans l’inconscient, tendent à réapparaitre dans la conscience ou dans le comportement par l’intermédiaire de formations dérivées plus ou moins méconnaissables : les rejetons de l’inconscient [formule de Freud]. Lapsus, actes manqués et symptômes en sont des exemples. » [J.-F. Rabain, dans Dictionnaire international de la psychanalyse].

Définition à plusieurs égards intéressante. Tout en détaillant des fonctionnements inconscients dont aucun humain ne saurait manquer, elle décrit bien le sort contemporain du concept d’idéologie. Voilà un concept refoulé, forclos, intraitable, définitivement dépassé, qui ne cesse pourtant de faire retour, une et autre fois, obstinément, sous des allures différentes, en adoptant les oripeaux les plus extravagants. On ne parle plus d’idéologie, mais plutôt de principes éducatifs, de morale et d’éthique, de familles en difficulté, et, exemples paradigmatiques, d’humain et de normal. Il paraît même que certains sujet sont des asociaux ! Ces notions ont, toutes, un sens, – des sens, plutôt – qui divergent, qui s’opposent même selon les points de vue, les courants d’opinion, les intérêts. Comment le comprendre sans identifier les idéologies que ces notions confirment et celles qu’elles combattent ? On épingle les idéologies d’autrui, comme si soi-même on en était dépourvu : or, même les psys font des lapsus, développent des symptômes, pratiquent des actes manqués. Bref, on parle très peu d’idéologies, mais ce sont des idéologies qui font beaucoup parler ou abondamment se taire. Des idéologies, soit des conceptions du monde et de la société, des idéaux scolaires et familiaux, des orientations sexuelles… qui visent à perpétuer les rapports sociaux en l’état ou qui encouragent leur transformation. On peut manquer du mot « idéologie », mais certainement pas de la chose, notamment quand on préfère ne pas trop savoir sur quoi on est en train de se positionner…

Cette définition montre encore autre chose. Le destin du concept d’idéologie et le destin du concept d’inconscient ont, aujourd’hui plus explicitement que jamais, partie liée. Il est devenu impossible de traiter de l’un sans, d’une manière ou d’une autre, traiter de l’autre. Ils ne se surajoutent pas, de l’extérieur. Chacun est immanent, interne, intrinsèque à l’autre. Chacun est le symptôme de l’autre ! Ce qu’on entend par idéologie module des perceptions typiques et typées à propos de ce qu’est l’inconscient ; vice-versa, le déroulé d’une cure n’est pas, quant à lui, idéologiquement indifférent, ni ses effets uniquement subjectifs. L’idéologie ne relève pas uniquement du collectif : il y en a dans l’intimité la plus intime ; l’inconscient va de la chambre à coucher à la chambre des députés…

Impossible d’argumenter davantage, dans l’espace réduit de ce PasDeCôté. Importe surtout de souligner que ce nœud entre idéologie et inconscient et ses multiples ramifications théoriques qui sont aussi éminemment pratiques, est l’objet de travail à Pratiques Sociales. C’est à ce travail que vous êtes, cher-e lecteur-lectrice, convié-e.

Edito : LePasDeCôté N°23 / septembre 2011

L’indignation des Indignés

Rares sont les domaines à l’abri de sursauts, d’incertitudes diverses et variées, de tensions plus ou moins exacerbées. L’activité individuelle et collective est soumise à toutes sortes de dégradations. L’activité ou, plus fréquemment encore, l’inactivité forcée. No future est, pour beaucoup de jeunes et de moins jeunes, l’avenir qui se profile devant eux. D’où l’indignation, qui réunit actuellement des milliers de jeunes dans différents pays européens, tout en inspirant des prises de parti, des déclarations et des écrits.

Comme tout autre, ce terme est redevable de ses contextes d’utilisation, qui en encadrent le sens et la portée. L’indignation contemporaine est propre des Indignés, tel que l’écrit le journal Libération : avec un « I » majuscule. Majuscule qui semble désigner un statut, une condition, voire une essence. On peut alors se demander ce qui indigne les Indignés. Ce sont les plans de rigueur, qui consistent à faire financer par les couches populaires et moyennes la crise, non pas de « la société », mais des logiques néolibérales qui la gouvernent. Ils s’indignent de l’austérité imposée à la majorité et de l’opulence garantie à la minorité. Les Indignés vivent l’impact mortifère des inégalités sur les conditions de vie, la répartition des biens et des richesses, les ressentis subjectifs, l’intimité personnelle, conjugale, familiale.

Mais la majuscule parait excessive. Tous les indignés ne s’indignent pas de la même chose, ni surtout de la même manière, ni avec les mêmes perspectives. Il s’agit, non pas d’une entité, mais d’un composite, d’un hybride.

Des indignés se scandalisent de ne pas accéder à la part du gâteau qui leur été promise (par qui ? par quoi ?). Ils ne questionnent pas le monde, mais juste leur place dans un monde dont le présent et l’avenir ne les tracassent pas outre-mesure. En termes d’économie politique : c’est la tendance à la prolétarisation des couches moyennes qui inspire pareille panique. C’est pourquoi d’autres indignés tâchent de repérer les enjeux idéologiques et politiques des temps actuels et d’agir en conséquence. Ils comprennent que le sort individuel n’est ni dissocié ni dissociable du sort collectif. Mais parvenir à cette compréhension implique de dépasser cette réaction irrémédiablement morale et moraliste, réactive, plus d’une fois réactionnaire, qu’est l’indignation.

Idéologie et bon sens : bonnet blanc et blanc bonnet ?


15 avril 2011 à LUCHON (31) : Nicolas SARKOZY visite un ERS [Etablissement de Réinsertion Scolaire] où sont accueillis des élèves en échec scolaire. Félicitant les enseignants pour leur action, il leur dit en substance que le temps d’expérimenter de nouvelles réponses est venu et qu’il n’y a pas de recette unique parce que les enfants sont différents. Il ajoute : « Ce n’est pas une question d’idéologie, c’est une question de bon sens !».

Constater que les enfants sont différents les uns des autres peut en effet permettre de diversifier les approches pédagogiques et les modalités de soutien scolaire. Encore faut-il penser que les élèves eux aussi, à l’instar des enfants, sont tous différents. Acceptions nullement évidentes au demeurant. Deux positionnements s’y font jour : l’un fait de la différence un facteur intrinsèque et interindividuel, l’autre fait également intervenir les conditions matérielles et sociales d’existence, partant les conditions différentielles d’accès à une certaine scolarité. Selon le positionnement pris, on mobilisera certains moyens matériels et humains plutôt que d’autres.

Proposer des réponses, quelles qu’elles soient, c’est se référer à des modèles, mettre en avant des idéaux, mobiliser certains repères et en délaisser d’autres, c’est, enfin, convoquer des représentations particulières de l’enfant, de l’école, de l’éducation…

C’est donc une question d’idéologies : à savoir de discours, de comportements, de modèles de vie significatifs dans la mesure où ils ne sont pas neutres.

Quant au « bon sens » rappelons avec DESCARTES qu’il est « la chose du monde la mieux partagée », dont chacun est pourvu et qu’il peut difficilement remettre en question. Sont « de bon sens » l’ensemble des références dont je suis porteur, consciemment ou non, les comportements que je cautionne, les modèles du vivre-ensemble que je privilégie.

Il y a donc à s’interroger, que l’on soit parent ou enseignant, sur les modèles que nous adoptons et sur ceux que les décideurs nous imposent. Il y a aussi à questionner ce qui nous semble « de bon sens » – traduit trop souvent par « évident » – alors qu’il s’agit là d’idéologies plurielles qui organisent pas du tout le bon sens mais bien des bons sens différents, au sein de sociétés différentes, de couches sociales différentes. C’est pourquoi « le bon sens » au singulier désigne le statut hégémonique d’un certain sens commun.

Bref, voilà une simple phrase qui s’avère être une pensée complexe !

Témoignage : Que fais-je avec le concept d’idéologie, avec les idéologies, dans mon activité professionnelle ?


L’Institut Médico-pédagogique où je travaille reçoit des enfants qualifiés de psychotiques, d’autistes,  porteurs du syndrome d’Asperger, ou encore de Troubles Envahissants du Développement (TED) ; s’y ajoutent des profils avec retards mentaux et troubles autistiques associés ou non, des syndromes de Rett, ou encore des dysharmonies psychotiques…

Cette liste de diagnostics n’est pas exhaustive et il y a fort à parier que demain d’autres appellations, d’autres qualificatifs verront le jour, d’autant que l’esprit humain consacre une grande partie de son temps à classer, ranger, distribuer, cataloguer…

Il est cependant utile de se demander pourquoi tel terme – celui de psychose, par exemple – qui appartient traditionnellement au courant psychanalytique, tend actuellement à céder la place à celui de TED (Troubles Envahissants du Développement) qui lui, appartient au courant comportementaliste (béhavioriste) ?

Il semble bien qu’il s’agisse là de courants rivaux, qui se heurtent les uns aux autres, sorte de système d’idées polémiques, des pratiques et des traitements divergents, sinon opposés, autrement dit : des idéologies.

La disparition des catégories freudiennes du DSM (manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), ou encore l’exclusion de la psychose infantile, attestent bien de l’apparition d’une nouvelle idéologie (certains parlent de « mode ») dans le secteur de la maladie mentale : la méthode ABA (Applied Béhavior Analys, soit « analyse appliquée des comportements »).

Le propos n’est pas ici de faire l’apologie ou le procès de telle ou telle méthode, de tel ou tel courant de pensée, de telles ou telles idéologies, mais d’essayer de comprendre comment elles fonctionnent, pourquoi elles agissent.

Elles servent à tout le moins les objectifs suivants : aider à  s’orienter dans le réel, tenter de relier ceux qui les adoptent, s’opposer à ceux qui les rejettent, faire des émules en se propageant dans d’autres têtes et susciter d’autres pratiques.

On oppose souvent deux logiques – qu’on imagine absolument étrangères l’une à l’autre – à savoir la logique des sciences et la logique des idéologies. La science vise à connaître le réel, un certain réel, l’idéologie permet de supporter le réel, de s’y orienter. Tout cela n’est pas si clair !

Tout ceci pour dire qu’il convient de rester extrêmement vigilant en essayant de repérer dans tous discours, pratiques, situations, quelles idéologies se déploient, s’expriment ou se cachent.

Autrement dit, on n’a pas fini de travailler sur, sous, avec, dans les idéologies.

L’autorité comme sport de combat

par Saül Karsz

La catégorie d’autorité se présente selon deux caractéristiques. Catégorie transversale, puisque rares sont les domaines où de manière explicite ou implicite elle n’est pas sollicitée, tout en restant constamment sous-entendue, puisque sa nécessité, sa raison d’être, sa légitimité sont trop souvent tenues pour des vérités révélées. L’autorité est supposée tomber sous le sens. Deux caractéristiques finalement convergentes. La diffusion tous azimuts de cette catégorie doit beaucoup à l’illusion de son évidence. On en parle beaucoup, sans trop spécifier de quoi précisément. C’est pourquoi les malentendus sont légion. Les descriptions à propos des fonctionnements concrets de l’autorité se trouvent souvent court-circuitées par des tirades à propos de ce qu’elle devrait ou pourrait être, et réciproquement.

Toute autre est la démarche proposée ici. L’autorité ne représente surtout pas une donnée indiscutable, mais une question, – à déployer, à élaborer. Faire un pas de côté permet souvent de ne pas prendre des vessies pour des lanternes.

Point de départ de ce questionnement : le lamento nostalgique. En effet, nombreux sont ceux qui se désolent du dépérissement de l’autorité, des entorses majeures ou mineures à son égard, de sa non intégration notamment par les jeunes générations, de l’extrême difficulté à se faire respecter ressentie par des parents, des enseignants, des intervenants sociaux et médico-sociaux, voire leur hésitation à assumer une position d’autorité… Le lien social s’en trouve singulièrement ébranlé, conclut-on. Au delà de la sphère domestique ou professionnelle, il s’agit d’un problème de société.

Tel est le lamento vis-à-vis d’une situation devenue objectivement et subjectivement intolérable. Mais si le dépassement d’une telle situation fait l’objet de revendications véhémentes, y parvenir paraît fort improbable : la parade aujourd’hui courante consiste à accentuer ce que l’exercice de l’autorité comporte d’autoritarisme…

A regarder de près, ce lamento prend appui sur la nostalgie d’un temps où cela se passait tout à fait autrement, l’autorité étant alors assumée et prise en considération de façon naturelle, normale, spontanée. Si les difficultés n’y manquaient pas, elles représentaient juste des exceptions à une règle que peu s’avisaient de contourner. Complainte et regret vont de pair.

Il en résulte une représentation passablement simpliste et simplificatrice qui, soulignons-le, ne correspond à aucune réalité repérable. De tous temps et dans toutes les sociétés, l’autorité a toujours posé des problèmes de forme et de fond, des contestations et des révoltes ont assidûment visé les tenants de l’autorité, tandis que des dispositifs de contrôle plus ou moins sophistiqués pointaient les individus et les groupes dont on craignait la révolte réelle ou virtuelle. Conclusion : l’histoire de l’humanité est bien l’histoire, et des multiples modalités d’exercice de l’autorité, et de leurs non moins abondantes mises en question. Les exceptions n’ont jamais été exceptionnelles.

Ce n’est pas pour autant que l’exercice de l’autorité et ses contestations prendraient partout et toujours des formes identiques. Les formes contemporaines ne sont certainement pas celles du passé. Ni plus ni moins graves, ce sont – comme chaque fois – des formes particulières. Cette particularité ne réside nullement dans le fait que l’autorité soit contestée, défiée, parfois rudement, mais dans les formes spécifiques de cette mise en question, ici et maintenant. C’est ce qu’il convient maintenant de comprendre.

La spécificité des modalités contemporaines d’autorité et de leur mise en question sont à corréler à une des tendances constitutives de la culture occidentale : sa tendance laïque et démocratique. Celle-ci implique qu’aucune garantie extrahumaine n’organise l’ordre du monde et la place que chacun y occupe : ni prédestination ni destin inexorable, des logiques économiques, politiques, idéologiques, des mécanismes conscients et inconscients expliquent le sort des individus, des groupes, des classes sociales et des nations. Les questions d’autorité n’échappent pas à ce mouvement de laïcisation, à ce désenchantement d’un monde de moins en moins magique et surnaturel, aux dires du sociologue Max Weber. L’autorité n’émane pas des cieux ; elle est tout sauf naturelle, intangible, forcément bonne et automatiquement bien-fondée. Tel est le premier trait de l’expérience spécifiquement contemporaine de l’autorité.

Le deuxième trait souligne que si l’autorité est d’origine humaine, son exercice l’est tout autant. Dans la pratique, cet exercice est concrètement impossible sans impositions ni contraintes effectives (punitions, réclusions) ou virtuelles (réprimandes, menaces) : la force, voire la violence réelle et-ou symbolique ne sont jamais très loin. C’est pourquoi l’arbitraire, ou tout au moins le risque d’arbitraire est l’ombre portée de l’exercice de l’autorité. Des comportements et des fonctionnements que certains tiennent pour normaux et nécessaires à l’exercice de l’autorité, d’autres les vivent comme des abus, des injustices, des excès…

Ce n’est pas pour autant que tout revient au même. La ligne de démarcation séparant ces différents éléments existe bel et bien, – sauf qu’elle ne loge pas dans l’au-delà, mais est forgée au fil des conjonctures, au cœur des alliances et des oppositions, au sein de l’histoire. Elle n’est pas étrangère aux idéologies qui animent la société tout entière. Cette ligne de démarcation n’a donc rien d’absolu. Exemple : une des raisons de l’augmentation des situations de maltraitance découle de l’inclusion dans cette rubrique de comportements auparavant considérés comme «indispensables», «raisonnables», «durs mais justes». Nombre de punitions ont cessé d’être éducatives pour devenir exorbitantes. Et vice-versa : des courants sécuritaires militent pour un retournement de ce mouvement, en soulignant que le système récompense-punition a un rôle toujours éducatif et le respect de l’autorité, quelle qu’en soient les modalités d’exercice, forcément épanouissant.

Pour notre part, nous commençons à comprendre que ce n’est nullement l’autorité en général qui s’en trouve minée dans la famille, l’hôpital, les services sociaux, la cité. Ce n’est pas l’Autorité Paternelle ou Maternelle que les pères et les mères en chair et en os peinent à faire valoir auprès de leur progéniture. Car l’autorité n’existe pas en dehors de ses réalisations concrètes ! Il n’est d’autorité que dans et par ses exercices !

Ce sont certains de ses référentiels longtemps hégémoniques qui aujourd’hui battent de l’aile. Est en cause, pas du tout l’Autorité, mais rien de plus et rien de moins que le fondement divin qui rendrait tel ou tel exercice de l’autorité intangible, et ceux qui s’en réclament, respectables ad vitam æternam. Vérité de La Palice : les autorités ne sont pas toujours respectables. Hypothèse plausible : les difficultés des parents, des enseignants, des personnels sanitaires et sociaux deviennent rédhibitoires, apparemment insurmontables, quand les uns et les autres tiennent à se faire respecter parce que

Et nous pouvons, par là même, envisager d’un autre œil les contestations, revendications et désobéissances. On l’aura compris, ces dernières ne s’adressent pas à l’Autorité. Le croire et le faire croire ne sert qu’à escamoter la pertinence des critiques, les améliorations susceptibles d’être induites. Comprenons-nous : réticences et résistances s’insurgent contre des modalités réelles et-ou imaginaires d’exercice de l’autorité, soupçonnées à tort ou à raison d’ériger l’arbitraire en loi, de ne pas vouloir ou de ne pas pouvoir tenir compte des intérêts de leurs destinataires. Leur combat n’est nullement métaphysique, mais bel et bien historique, conjoncturel, concret.

Par conséquent, éviter de sacraliser l’autorité implique de ne pas sanctifier non plus les réticences et les résistances. Si ces dernières n’ont pas forcément raison, elles ont toujours des raisons. A entendre !

Dans la société dans son ensemble ou dans tel ou tel secteur familial, professionnel ou associatif, l’enjeu contemporain se pose dans des termes on ne peut plus précis, quoique singulièrement chargés : contribuons-nous à la restauration sécuritaire de l’Autorité ou bien à l’invention des modalités démocratiques d’autorité ? Ne pas y répondre trop vite pourrait être un gage de sérieux.

Dans cette dernière perspective, mettre en œuvre l’autorité ne consiste pas à l’appliquer, mais à l’investir, la mettre à l’épreuve, l’étayer, la justifier, – et à la rectifier, en partie ou en totalité, grâce à ce qui l’interroge. Mise en œuvre et mise en question sont les deux faces d’une seule et unique médaille, toutes deux incontournables. Leur conjonction permet de résister à la normose, pathologie féroce du néolibéralisme en crise. Car, comme nous apprend Etienne de la Boétie, «ils sont grands parce que nous sommes à genoux». Il revient à l’intelligence du détenteur d’autorité (par définition toujours provisoire) de ne pas se prendre pour l’Autorité, soit de comprendre la différence entre obéissance et soumission, entre imposition et maltraitance : que la ligne soit tenue n’empêche qu’elle est bel et bien tracée. Ceux sur qui l’autorité s’exerce n’ont cesse de le rappeler.


Saul.Karsz@pratiques-sociales.org


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[article initialement publié dans la revue suisse Pages romandes, année 2009]

« Peut-on se passer des idéologies ? »

Par Saül Karsz

Réponse affirmative ! On peut parfaitement se passer des idéologies : cela se dit et s’écrit un peu partout, dans le sens commun autant que dans les discours politiques, ainsi que chez la plupart des philosophes, sociologues, historiens, psychologues…

Mille exemples attestent de la caducité d’une catégorie jadis célèbre et célébrée.

Soit la « crise des valeurs », la perte de repères et la déstabilisation des modèles, pas que chez les jeunes d’ailleurs. Or, aujourd’hui, des valeurs et des repères forts existent bel et bien, dans lesquels des personnes et des groupes se reconnaissent et que d’autres abhorrent, des référentiels font énormément du bien à certains et très-très mal à d’autres. Question : comment expliquer les différences, voire les oppositions entre des valeurs, des modèles, des modes de vie, – sans le recours à la catégorie d’idéologie ?

Recours délicat, en fait, tant il est rare que ce terme soit explicité, arraché au stade d’une évidence supposée aller de soi. On en parle beaucoup, on en explique trop peu.

Mais il n’est rare de dénoncer les excès – odieux, malsains, pervers – que les idéologies provoquent chez autrui, exclusivement chez autrui. Soi-même, en revanche, on serait libéré de pareils dérèglements…

Déficits économiques et idéologies sociales

Edito : LePasDeCôté N°16/nov210

Déficits économiques et idéologies sociales

Sont actuellement en cours des coupes sombres, plus que sombres même, des dépenses de l’Etat dans pratiquement tous les domaines. Leur effet le plus tangible est la diminution massive des prestations directes et indirectes servies à des secteurs précis de la population (couches moyennes et surtout populaires). Continuer la lecture

C’est vrai que tout fout le camp ?

Par Saül Karsz

L’édito du numéro 987 (30 septembre 2010) de Lien Social part d’un constat : « tout fout le camp », détaillé par une énumération qui pourrait s’allonger pendant des pages et des pages. En France et ailleurs, de vastes domaines de l’existence individuelle et collective donnent l’impression qu’en effet tout fout le camp, implacablement. Le champ social et médico-social ne fait nullement exception. Pourquoi le ferait-il ? Ce constat rend encore plus prégnante une question complexe mais incontournable, que beaucoup se posent : que faire ?

Pareille question exige une compréhension aussi rigoureuse que possible de ce qui est en jeu aujourd’hui : on n’a jamais intérêt à se tromper d’adversaire ! Commençons par écarter une première posture aussi habituelle que catastrophiste. Ce sont les multiples dénonciations des temps présents, trop souvent nourries de la nostalgie d’un passé magnifié après-coup, mais qui fut, pour beaucoup de gens, difficile, très difficile, et auquel, quoi qu’il en soit, on ne retournera certainement pas. Contrairement à ce qu’affirment des auteurs pressés, nous ne vivons aucune « mutation anthropologique », « mise à mort de l’humain », « perte des repères », «cassure du lien social » et autres lieux très-très communs…

Pourquoi ne pas tenter de faire plus et mieux qu’idéaliser le passé et diaboliser le présent ? Voilà l’hypothèse que je souhaite soumettre au lecteur. A savoir : nous vivons à l’époque de la révolution néolibérale. Telle est la vérité contemporaine. Révolution, soit un processus de transformation relativement radicale des conditions de vie, objectives et subjectives, non seulement économiques mais aussi intimes. Non seulement collectives mais aussi individuelles. Ce ne sont pas uniquement des réformes, grandes ou petites, qui sont en cours. Ni non plus des modifications substantielles dans la production et la distribution – effrontément inégalitaires – des biens et des ressources. Sont également en cause la manière de naitre, de vivre et de mourir, la manière de penser, de se penser et de ne pas penser, les modalités du vivre-ensemble.

Ce n’est nullement l’humain qui est menacé de disparition, mais certaines de ses représentations, qui résistent mal aux offensives tous azimuts des doctrines néolibérales. Ce n’est pas rien, certes ! Mais ce n’est pas tout non plus. De même que le diagnostic sur une personne n’est pas cette personne, mais juste une des manières de la percevoir et de la traiter, les représentations avec lesquelles on s’approche du réel ne sont pas le réel. Celui-ci peut faire l’objet de bien d’autres représentations, de bien d’autres traitements…

Bref, ce n’est nullement de la fin du monde qu’il s’agit, mais de certaines de ses configurations idéologiques, humanistes notamment. Heureusement tout ne fout pas le camp, mais juste un certain nombre de nos naïvetés. Tous comptes faits, ce n’est pas forcément malheureux…

Restent alors des combats effectifs à mener : le combat des idées, capables d’aller au-delà de la dénonciation nostalgique et-ou de la diabolisation à outrance ; le débat argumenté quant à ce que peut et ce que ne peut pas l’intervention sociale et médico-sociale ; la défense, dans des actions collectives, d’une démocratie impossible à sauvegarder si ce n’est au prix de son extension ininterrompue. Faute de quoi, nous continuerons à faire, objectivement, le lit de cela même que nous dénigrons subjectivement.


[*] S. K. responsable des Journées d’Etude du Réseau Pratiques Sociales – Lien Social – Girfas, « Eduquer, accompagner, soigner… pourquoi et comment, aujourd’hui ? » (15-16-17 novembre 2010) www.pratiques-sociales.org tél 06 45 90 67 61

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Et si le Medef avait raison ?

Par Saül Karsz

[Article publié dans les ASH – n° 2274 du 30 août 2002]

En juillet dernier, le Medef a présenté son projet de «nouvelles règles du jeu pour le secteur social», via son intégration dans le marché concurrentiel. Les A.S.H. en ont rendu compte, ainsi que des premières réactions suscités par ce projet1 auquel il convient, en effet, de s’opposer avec énergie. Encore faut-il préciser les termes du débat : condition sine qua non pour ne pas se tromper d’adversaires, ni d’alliés.
Soit, tout d’abord, la conjoncture : la déferlante sécuritaire en Europe (dont les lois Perben «d’enfermement éducatif» des mineurs, par exemple), sur fond des courants libéraux hégémoniques et aussi de contestation croissante de cette hégémonie2. Ceci rend un tel projet concevable, publiable et négociable, et force ceux qui à quelque titre que ce soit s’occupent du social à le prendre en compte. Continuer la lecture

L’innovation sociale : c’est-à-dire ?

Par Saül Karsz

Le titre que j’ai donné à cette intervention indique comment je compte traiter de la question de l’innovation sociale : en tant que question, justement, en tant que phénomène qui ne va nullement de soi, ni dans ses présupposés ni dans ses visées, moins encore dans sa portée. Ce ne sont donc pas seulement des entraves institutionnelles, politiques, économiques ou même personnelles qui rendent la mise en place de l’innovation malaisée : la catégorie en tant que telle, dans sa définition, n’a rien d’une évidence. Mon propos consistera alors à l’interroger, à la déconstruire : non pour en dire du mal, ni du bien non plus, mais pour tâcher de comprendre, partiellement sans doute, ce que recouvre cette appellation, – à contrôler. Condition nécessaire, me semble-t-il, pour que des pratiques innovantes soient facilitées, dans leur conception et dans leur réalisation. Continuer la lecture

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